L'origine des Vaudois est un point d'histoire assez difficile à déterminer d'une manière précise aussi les historiens ne s'accordent-ils pas à ce sujet. Les uns ne veulent voir dans les Vaudois que des disciples de Pierre Valdo, qui, chassé de Lyon, où il répandait sa doctrine, se réfugia, disent-ils, dans les Vallées, où il fonda la secte religieuse, à laquelle il donna son nom. Les autres soutiennent que les Vaudois sont de beaucoup antérieurs à Valdo, qu'ils n'ont reçu ni leur nom, ni leur doctrine de ce Docteur; ils disent qu'ils n'ont jamais éprouvé de réforme que leur doctrine vient des Apôtres, et leur nom des vallées qu'ils habitent. Examinons ces deux opinions; elles valent la peine qu'on les discute, puisque l'une tend à montrer que les Vaudois ont admis toutes les innovations qui s'introduisirent dans l'Église jusqu'au 12e siècle, où ils les auraient rejetées; tandis que l'autre établit que les Vaudois ont toujours rejeté ces innovations, et ont persévéré dans la doctrine de la primitive Église.
Ceux qui disent que Valdo fut le réformateur des habitants des Vallées n'apportent aucune preuve de leur assertion, ils se contentent d'affirmer que la chose est, sans se donner la peine d'interroger l'histoire des temps antérieurs. Voici comment ils raisonnent :
Vers l'an: 1170, un riche habitant de Lyon, nommé Pierre Valdo, choqué des grossières erreurs qui s'étaient glissées peu à peu dans l'Église, et irrité de la corruption du Clergé, s'éleva avec force contre ces abus; abandonna ses biens et lés distribua aux pauvres pour imiter la conduite des premiers Chrétiens; se consacra entièrement à la profession de l'Évangile; fit traduire ou traduisit lui-même l'Écriture-Sainte en langue vulgaire, et y joignit un recueil des plus belles sentences des Pères; il instruisit le peuple et surtout les malheureux qui accouraient en foule à lui, soit pour l'entendre, soit pour en recevoir des secours; secoua le joug de l'autorité du Pape, et soutint qu'en matière de religion, il faut obéir à Dieu et non aux hommes; dévoila les mœurs scandaleuses des Moines, attaqua la doctrine du Purgatoire, de l'adoration des images, de l'invocation des Saints, des prières pour les morts, des indulgences, de la transsubstantiation; cette conduite courageuse lui attira la haine de tout le Clergé, et en particulier de la Cour de Rome; il fut sommé par Jean de Belles-Maisons, Archevêque de Lyon, de cesser de répandre une doctrine aussi contraire à la doctrine reçue; malgré cette défense ayant continué ses prédications, il fut excommunié et anathématisé par Alexandre III, qui, voyant tous les jours son autorité diminuer dans Lyon, chargea l'Archevêque de poursuivre cet hérétique et ses sectateurs. Valdo et ses disciples furent alors obligés de quitter cette ville et de se disperser dans différentes parties de l'Europe; Valdo lui-même se retira d'abord en Dauphiné, ou dans la Lombardie, dont les Vallées dépendaient à cette époque, et continua sans obstacle à y répandre sa doctrine; enfin, la doctrine professée par les Vaudois étant la même que celle que prêcha Valdo, il est clair que celui-ci est le Réformateur de ceux-là, auxquels il a de plus donné son nom : ses autres disciples qui se réfugièrent en Picardie, en Bohême, dans les Pays-Bas, dans le Dauphiné, furent l'origine des Vaudois de ces différentes contrées.
Cette manière de raisonner a bien quelque apparence de vérité. La ressemblance des noms, la conformité de la doctrine de Valdo et des Vaudois, la retraite du premier dans la Lombardie, ont aisément pu faire croire que ceux-ci avaient reçu leur nom et leur doctrine de celui-là; et je ne suis pas surpris que cette opinion se soit accréditée : toutefois elle ne repose sur rien; ce qu'il m'est aisé de prouver.
Et d'abord les historiens ne s'accordent nullement sur ce qui regarde Valdo: les uns disent qu'il parut en 1160; les autres en 1170; d'autres en 1175; d'autres enfin en 1180. On ne s'accorde pas mieux sur son nom; les uns l'appellent Jean, les autres Pierre; les uns disent que son nom de famille était Valdo ou Waldo; d'autres Valdio; d'autres Baldo ou Baldon; d'autres Valdensis; d'autres soutiennent que Valdo est un surnom qui lui fut donné, parce qu'il avait embrassé les opinions des Vaudois; d'autres enfin prétendent qu'il fut ainsi surnommé du lieu de sa naissance qui s'appelait Valdis. On diffère aussi sur le lieu de sa retraite; les uns rapportent qu'il se retira en Picardie; les autres dans le Dauphiné; les autres dans la Lombardie, où il trouva une retraite très-sûre. Mais si à cette époque les Vaudois eussent admis tous les dogmes que Valdo combattait, certes il n'aurait pas trouvé chez eux une retraite aussi sûre.
Toutes ces incertitudes sont au moins une forte présomption contre l'opinion de ceux qui font descendre les Vaudois de ce Valdo. Comment, d'ailleurs, supposer que Reinerus-Sacco, qui vivait environ soixante ans après Valdo, et qui écrivait contre les Vaudois [1], eût entièrement passé ce fait sous silence. Lorsqu'il parle des disciples de Valdo, il ne dit pas qu'on les appela Vaudois, mais pauvres de Lyon ou Léonistes; et cependant comment aurait-il omis cette dénomination, si elle avait eu quelque fondement.
Mais laissons ces considérations, et venons aux preuves. Valdo parut en 1170 environ; et nous possédons plusieurs manuscrits authentiques qui renferment la doctrine des Vaudois, et qui sont tous antérieurs à Valdo: dans l'un, qui est daté de l'an 1120 [2], nous lisons les causes de la séparation des Vaudois d'avec l'Église romaine; Valdo qui vivait cinquante plus tard n'est donc pas l'auteur de cette séparation; dans un autre, daté de l'an 1100 [3], nous trouvons le mot de Vaudois employé comme synonyme de Chrétien vertueux; ce n'est donc pas de Valdo, qui vivait septante ans plus tard, que les Vaudois ont reçu leur nom; il fallait même qu'ils le portassent avant le 12e siècle, puisque déjà à cette époque ils étaient connus et décriés sous ce nom comme des hommes qui menaient une conduite différente de celle des autres Chrétiens.
Je pourrais rapporter plusieurs témoignages d'auteurs catholiques et protestants, pour prouver que Valdo n'a pas donné son nom aux Vaudois, mais cela me paraît tellement démontré, que je me contenterai de rapporter les paroles du célèbre Théodore de Bèze à ce sujet : Quelques personnes, dit-il, ont cru que les Vaudois avaient eu pour chef un marchand de Lyon, nommé Jean, et surnommé Valdo, en quoi ils s'abusent, vu qu'au contraire ce Jean a été ainsi surnommé, parce
Que non vollia maudire, ni jura, ni mentir, Ni avoutrar, ni aucire, ni penre de l'autruy, Ni venjarse de li sio ennemie, Illi dison quel es Vaudès é degne de murir.
C'est-à-dire, que s'il se trouve quelque homme juste qui veuille aimer Dieu et craindre Jésus-Christ, qui ne veuille ni médire, ni jurer, ni mentir, ni commettre adultère, ni tuer, ni voler, ni se venger de ses ennemis, ils disent qu'il est Vaudois et digne de mourir [4], qu'il était un des premiers entre les Vaudois [5] : c'est ce que semble aussi indiquer le nom de Valdensis, que quelques auteurs donnent à Valdo.
Si les Vaudois devaient avoir tiré leur nom de quelque grand docteur, ce serait d'un Valdo, célèbre au XII. siècle par la pureté de sa doctrine, contemporain de l'illustre Bérenger, et celui qui soutenait principalement de ses conseils ce judicieux adversaire de la Transsubstantiation. Cette supposition, quoique plus probable que la précédente, n'en est pas pour cela plus certaine, parce qu'elle n'est appuyée d'aucune preuve historique. Illyricus est le seul qui en parle; voici ce qu'il dit : " Bérenger, dissuadé par Valdo (d'où les Vaudois ont tiré leur nom), refusa de se trouver au Concile de Verceil en Piémont [6] ". Ce Valdo n'est pas assez connu dans l'histoire, pour penser que les Vaudois aient reçu leur nom de ce docteur si à cette époque ils eussent pris leur nom de quelque homme distingué, certes ils auraient choisi l'illustre Bérenger, et non l'obscur Valdo.
Puisque les Vaudois n'ont reçu leur dénomination ni de Valdo de Lyon, ni de Valdo contemporain de Bérenger, quelle est donc l'origine de leur nom? Voici ce que je crois pouvoir répondre avec le judicieux Théodore de Bèze [7], et Cougnard, avocat au Parlement de Normandie [8] : Les Vaudois ont été ainsi nommés à cause des Vallées qu'ils habitent. Le dernier oppose ce sentiment comme un fait certain à ceux qui soutiennent le contraire. Cette opinion me paraît la plus probable; elle résout toutes les difficultés; elle me paraît la plus naturelle, car les Vallées, dans le langage du pays, s'appellent Vaux, et pour distinguer leurs habitants de leurs voisins qui habitaient la plaine, on les a nommés Vaudois, c'est-à-dire habitants des Vaux, ou Vallées. Les noms de Valdèse en italien, de Valdensis en latin, ont la même origine, et viennent également de Val, Valle et Vallis, qui, dans l'une et l'autre langue, signifient vallée : quelques auteurs les nomment Vallenses ou Couvallenses, eu égard à la réunion des vallées; preuve de plus que leur nom vient de Vallis et non de Valdo.
Mais ce nom, qui n'avait d'abord servi qu'à distinguer les Vaudois d'avec les peuples voisins, fut ensuite employé à désigner leurs opinions religieuses; de sorte qu'un Vaudois était en même temps un habitant des Vallées, et un Chrétien qui rejetait les traditions de Rome. Ce nom fut ensuite donné à tous ceux qui professaient la même doctrine que les habitants des Vallées, de quelque pays qu'ils fussent; c'est de là que sont venues ces dénominations de Vaudois de Provence, de Vaudois de Bohême, de Vaudois ou Wallons des Pays-Bas, que l'on trouve dans les anciennes histoires ecclésiastiques. Je crois cependant que c'est malgré eux que les Vaudois ont vu leur nom servir à désigner leur croyance religieuse, car ils n'ont jamais prétendu faire secte; et le titre de Chrétien est trop beau en lui-même, il leur était trop cher, pour qu'ils en prissent volontiers un autre : aussi, dans une lettre qu'ils écrivirent à Uladislaus, Roi de Bohême ils se nomment eux-mêmes, le petit troupeau de Chrétiens faussement appelés Vaudois. Mais l'usage ayant enfin prévalu, et leurs ennemis les désignant toujours sous ce nom, ils ont dû le conserver.
Ce que nous venons de dire sur le nom des Vaudois peut s'appliquer à leur doctrine; mais nous avons sur ce sujet de nouvelles remarques à faire pour montrer qu'elle leur a été transmise par les premiers Chrétiens, et qu'ils l'ont conservée sans interruption telle que nous avons vu qu'ils la professaient.
Sans prétendre vouloir fixer l'époque où les habitants des Vallées reçurent le Christianisme, on peut cependant faire à cet égard les conjectures suivantes, qui toutes sont possibles.
Nous lisons au Chapitre 15, verset 24-28 de l'Épître aux Romains, que Paul avait formé le projet d'aller en Espagne, en traversant l'Italie; s'il a fait ce voyage, il est vraisemblable qu'il a passé le Piémont, et qu'il y a enseigné l'Évangile, comme il le faisait partout où il passait. D'après cette conjecture, les Vaudois auraient reçu le Christianisme de Saint Paul lui-même.
Par-là, cet infatigable Apôtre ayant été conduit prisonnier à Rome, y séjourna pendant deux ans. Il profita de ce temps pour accroître le nombre des Chrétiens qui se trouvaient déjà dans cette ville; il est probable aussi qu'il ne bornait pas ses soins, et qu'il envoyait des Disciples répandre la doctrine évangélique dans le reste de l'Italie, et par conséquent dans le Piémont. D'après cette conjecture, les Vaudois auraient reçu le Christianisme des Disciples mêmes de Saint Paul.
Le nombre des Chrétiens s'augmenta rapidement à Rome : accusés de divers crimes dont ils étaient innocents, ils furent persécutés par Néron, Domitien, et d'autres Empereurs. Forcés de fuir leurs barbares persécuteurs, peut-être que quelques-uns d'entre eux auront cherché dans les montagnes du Piémont un asile où ils devaient espérer que leurs ennemis ne les poursuivraient pas. D'après cette conjecture, les Vaudois auraient reçu le Christianisme des successeurs immédiats des premiers disciples.
Je l'avoue, ce ne sont là que des conjectures; mais on sent bien que dans des événements d'une si haute antiquité, et sur lesquels nous manquons absolument de données historiques, on ne peut pas exiger des preuves positives. D'ailleurs, on sera forcé de convenir au moins que sous Constantin-le-Grand et ses successeurs, l'Italie entière était déjà soumise aux Lois de l'Évangile, et qu'à cette époque, le Christianisme n'était pas encore défiguré par le mélange des traditions humaines. On conviendra de plus, qu'aussi longtemps que l'Église a conservé la Religion dans sa pureté primitive, il serait absurde d'exiger des preuves de la pureté de la doctrine des Vaudois, puisqu'elle était la même que celle de l'Église dominante. L'on conviendra encore que, malgré les abus qui, dès le 6e siècle, s'introduisirent dans l'Église, les principes fondamentaux de la vérité n'en subsistaient pas moins dans leur entier, et que ce ne fut qu'au 8e siècle que l'on voulut introduire dans le Christianisme des opinions et des usages nouveaux qui portaient atteinte à la pureté de la doctrine évangélique. Avant cette époque, il ne s'était encore introduit dans l'Église que des cérémonies extérieures, superstitieuses, contraires à l'esprit du Christianisme, il est vrai, mais pourtant moins dangereuses et moins révoltantes que les dogmes et les pratiques que la Cour de Rome voulut imposer aux Chrétiens dans la suite [9]. Ce que l'on se contentait de vénérer dans les siècles précédents, devint dans celui-ci l'objet de l'adoration des peuples. Ce qui n'était d'abord que l'opinion de quelques docteurs ignorants et fanatiques, devint bientôt la croyance générale. La superstition fut portée dans ce siècle jusqu'à la démence; chacun voulait avoir la gloire d'introduire dans l'Église quelque dogme ou quelque rite nouveau pour cela, l'on imaginait des choses absurdes et ridicules. Le clergé, avare et intéressé, profita habilement de l'ignorance et de la crédulité du peuple, pour faire recevoir des cérémonies et des dogmes qui étaient pour l'Église des sources fécondes de richesses. Ainsi s'expliquent ces nombreuses innovations qui, depuis le 8e siècle, ont défiguré le Christianisme.
Cependant ces innovations trouvaient des adversaires; l'adoration des images, par exemple, fut condamnée par les Églises d'Angleterre, de France, d'Allemagne, et surtout par celle d'Orient: cette condamnation fut confirmée par un Concile assemblé à Francfort-sur-le-Mein, en 794, et que présida Charlemagne. Ceux qui refusaient d'admettre ces dogmes nouveaux n'étaient pas alors exposés à voir leurs biens confisqués, leurs jours en danger; il n'existait point, à cette époque, d'inquisition; chacun jouissait de la liberté de penser; l'autorité de la Cour de Rome n'était pas encore parvenue au point de faire trembler tous ceux qui s'opposaient à ses décrets; elle n'avait pas alors des armées à ses ordres; on ne voyait pas les Souverains obéir en esclaves à cette impérieuse Reine du monde. Les Pontifes romains lançaient bien des anathèmes et des excommunications contre ceux qu'il leur plaisait de nommer hérétiques, mais leur pouvoir ne s'étendait pas plus loin; on pouvait braver ces anathèmes et ces excommunications sans craindre d'être emprisonné, mis à la torture, et d'expirer au milieu des tourments.
C'est dans un tel état de choses, et vers la fin du 8e siècle, que parut Claude, Évêque de Turin [10], dont le diocèse ne renfermait pas seulement les. Vallées, mais encore la Provence et le Dauphiné. Cet homme courageux, animé de l'esprit de l'Évangile, et indigné de la fureur superstitieuse et idolâtre du peuple, s'opposa avec tant de force aux innovations de l'Église romaine, que ses adversaires, après la Réformation, ont nommé sa doctrine Calviniste [11]. Écoutons ce qu'en dit Illyricus [12] : " Claude, Évêque de Turin, florissait au temps de Charlemagne et de Louis-le-Pieux. Il fut l'ami très-intime du premier, avant même d'être Évêque. Il a puissamment combattu de bouche et par écrit l'adoration des images, de la croix et des reliques, l'invocation des Saints, les pèlerinages, la primauté du Pape, et plusieurs autres choses semblables. Il traitait très-rudement le Pape même, qui s'irritait fort de ce que cet Évêque condamnait hautement le gain qu'il faisait sur les pauvres superstitieux qu'il attirait en pèlerinage à Rome ".
Si nous consultons les fragments qui nous restent des écrits de ce vertueux Évêque, et qui nous ont été conservés par un de ses adversaires, Jean, Évêque d'Orléans [13], nous le voyons combattre les mêmes abus dont parle Illyricus, et prouver avant tout que la doctrine qu'il enseigne n'est pas une doctrine nouvelle, mais la doctrine même des Apôtres; que, loin de faire secte, il réprime, combat et détruit, autant qu'il le peut, les schismes, les superstitions et les hérésies. L'histoire rapporte que cette conduite lui attira beaucoup d'ennemis; que, malgré cela, il persista dans ses opinions avec tout son diocèse; que même il se sépara ouvertement de l'Église de Rome. Certes, si, avant cet Évêque, les Vaudois avaient adhéré à tous les abus qu'il combattit, ils ne les auraient pas si facilement abjurés; car le peuple, surtout le peuple ignorant, aime l'extérieur, tient à ses préjugés, et ne les quitte qu'avec peine et à la longue. Ici nous ne voyons rien de semblable; Claude combat des abus, et les habitants de son diocèse se rangent aussitôt à son avis. Ne sommes-nous pas en droit d'en conclure, ou qu'ils n'avaient pas encore admis ces abus, ou que, s'ils les avaient admis, ils n'y étaient nullement attachés, sachant qu'ils étaient inconnus à leurs pères?
On peut donc affirmer que les Vaudois n'ont jamais adhéré aux erreurs introduites dans l'Église avant Claude, et qui sûrement n'étaient pas généralement répandues, puisqu'il osait les attaquer, quoiqu'il ne fût qu'un simple Évêque. Au reste, plusieurs illustres personnages professaient à cette époque la même doctrine que l'Évêque de Turin, et travaillaient, comme de concert, à conserver ou rétablir la vraie doctrine évangélique.
Que cette doctrine ait été professée par les Vaudois pendant le reste du 9e siècle et tout le 10e, c'est ce que prouvent plusieurs témoignages; je me contenterai d'en citer un seul. C'est un Missionnaire, nommé Rorenco, qui me le fournit [14]. Après avoir parlé de la doctrine de Claude, qu'il nomme une hérésie, il ajoute : Que cette doctrine a continué dans les Vallées pendant tout le 9e et le 10e siècle ". Et ailleurs : " Que pour tout le 10e siècle, il n'y eut rien de nouveau dans les Vallées, mais seulement la continuation des hérésies précédentes ".
Si l'on me demande comment il se fait que les Vaudois n'aient pas été inquiétés pendant les 9e, 10e et 11e siècles, je répondrai qu'ils durent leur tranquillité aux circonstances dans lesquelles ils se trouvaient placés. Les esprits étaient dirigés d'un autre côté, et s'occupaient d'objets plus grands et plus généraux; tels que la suprématie des deux Églises, le culte des images, les disputes qui eurent lieu en Occident, à l'occasion de plusieurs dogmes nouveaux, qu'on voulait introduire dans l'Église. D'ailleurs, l'autorité et l'infaillibilité des Papes n'étaient pas alors universellement reconnues; au contraire, elles étaient combattues par les Princes, les Conciles et même par des hommes distingués par leur crédit et leur savoir. Il n'est donc pas étonnant si, à l'abri de leur petitesse et de leur obscurité, les Vaudois ont échappé aux perquisitions des Papes, et ont continué à rejeter les innovations des siècles postérieurs à Claude.
Les observations précédentes me semblent prouver qu'ils ont, en effet, conservé la doctrine évangélique dans sa pureté primitive, sans avoir jamais admis les dogmes qui distinguent l'Église romaine, et sans avoir eu, par conséquent, besoin d'aucune réforme. Cependant, pour ne rien omettre, je vais encore produire deux genres de preuves; l'un tiré des écrits des Vaudois et des Protestants ; l'autre de ceux des Catholiques romains eux-mêmes.
Dans la Préface de la Bible française, qui parut à Neuchâtel en 1535, les Vaudois, qui la firent imprimer, rendent grâces à Dieu de ce qu'ayant été enrichis du trésor de l'Évangile par les Apôtres ou leurs plus proches successeurs, ils en avaient toujours gardé l'entière jouissance. Le poème intitulé la Noble Leiçon, daté de l'an 1100, fait voir que les Vaudois ont constamment rejeté et rejetaient à cette époque toutes les traditions de la Cour de Rome; qu'ils n'avaient jamais reçu d'autre doctrine que celle renfermée dans l'Évangile. On peut en dire autant du traité de l'Antéchrist, de celui contre l'invocation des Saints, contre le Purgatoire, datés tous les trois de l'an 1 120. Dans tous ces ouvrages les Vaudois protestent qu'ils n'ont jamais adhéré, et qu'ils ne veulent pas adhérer aux dogmes qu'ils y combattent. Dans toutes les confessions de foi, dans toutes les requêtes qu'ils ont, à différentes époques, présentées à leurs Souverains, pour les engager à leur laisser le libre exercice de leur religion, ils parlent de leur doctrine, comme l'ayant reçue de père en fils, depuis le temps des Apôtres [15]. Si cette assertion n'avait pas été fondée, leurs ennemis n'auraient pas manqué de signaler une pareille imposture; cependant aucun d'eux ne l'a fait, ce qui prouve qu'ils en étaient convaincus.
Le célèbre Théodore de Bèze assure " que les Vaudois ont toujours conservé la vraie religion; que ce sont les restes de la plus pure primitive Église chrétienne; que, malgré les horribles persécutions qu'on a suscitées contre eux, il n'a jamais été possible de les ranger sous la Communion romaine [16] ".
Sleidanus dit positivement : " Que les Vaudois se sont opposés de tout temps aux Pontifes romains, et qu'ils ont toujours conservé la doctrine la plus pure [17].
L'auteur de l'Histoire ecclésiastique des Églises réformées de France confirme ces dépositions; il déclare : " Que les Vaudois se sont opposés de temps immémorial, aux abus de l'Église romaine, et que, quant à la religion, ils n'ont jamais adhéré aux traditions papales [18].
Il serait trop long de rapporter tous les témoignages des auteurs réformés en faveur de l'antiquité des Églises vaudoises; passons à ceux que nous fournissent leurs adversaires; ils sont aussi fort nombreux, nous ne rapporterons que les principaux.
Le Moine Belvédère, chargé par le Pape de faire des recherches sur l'origine et les progrès de la croyance des Vaudois, et en même temps de travailler à leur conversion, se plaint de ce qu'il ne peut parvenir à en ramener un seul dans le sein de l'Église romaine; la raison qu'il en donne, c'est " que les Vallées d'Angrogne ont toujours et de tout temps eu des hérétiques [19]. Reinerus-Sacco, qui fut vingt ans Inquisiteur contre les Vaudois, vivait au commencement du 13e siècle, et devait, par conséquent, être mieux instruit que personne sur leur origine. Dans un Chapitre intitulé: De Sectis antiquorum hereticorum, il s'exprime ainsi : " De toutes les sectes qui ont existé ou qui existent encore, la plus pernicieuse à l'Église est celle des Léonistes (par où il entend les Vaudois), et cela pour trois raisons: parce qu'elle est la plus ancienne de toutes, quelques-uns la faisant remonter jusqu'au temps du Pape Sylvestre, et d'autres jusqu'au temps des Apôtres; parce qu'elle est la plus répandue, n'y ayant presque aucun pays où elle n'ait pénétré; parce qu'enfin, au lieu que les autres sectes inspirent de l'horreur par les affreux blasphèmes qu'elles vomissent contre Dieu, celle-ci a une grande apparence de piété, etc. [20]
Un docteur allemand, nommé aussi Reinerus, dit absolument les mêmes choses, à peu près dans les mêmes termes.
Claude Seyssel nous explique d'où vient ce nom de Léonistes, que les deux auteurs précédents donnent aux Vaudois; il dit : " Qu'ils ont pris leur commencement d'un certain Léon, homme très religieux, qui vivait sous Constantin-le-Grand, premier Empereur chrétien, et qui, ayant détesté l'extrême avarice de Sylvestre et l'excessive largesse de Constantin, aima mieux suivre la pauvreté dans la simplicité de la Foi, que d'être avec Sylvestre souillé d'un riche et gras bénéfice à ce Léon s'étaient joints tous ceux qui pensaient bien sur la Foi ".
Samuel Cassini, religieux italien de l'Ordre de Saint François, déclare : " Que les erreurs des Vaudois consistaient en ce qu'ils niaient que l'Église romaine fût la Sainte Mère-Église, et n'avaient jamais voulu obéir à ses traditions; que, pour le reste, ils reconnaissaient l'Église chrétienne ; et que, quant à lui, il ne pouvait nier qu'ils n'en eussent toujours été, et qu'ils n'en fussent membres [21] ".
Rorenco, après avoir dit que l'hérésie de Claude avait continué pendant les 9e et 10e siècles, et avoir avoué que cette hérésie n'était pas nouvelle du temps de l'Évêque de Turin, ne veut pourtant pas convenir que les Vaudois eussent reçu l'Évangile des Apôtres ou de leurs premiers successeurs, et se contente de conclure : " Que l'on ne peut rien savoir de certain sur l'époque où cette secte s'est introduite dans les Vallées [22] ".
Ces témoignages et plusieurs autres du même genre que j'omets, me semblent établir la vérité de la succession vraiment apostolique des Églises vaudoises; car l'un de ces témoignages atteste que ces hérétiques ont, de tout temps, existé dans les Vallées; trois autres font remonter les Vaudois au temps de Constantin-le-Grand, qui vivait au 4e siècle; un autre ne peut nier que ces petites peuplades n'aient toujours été et ne fussent membres de l'Église chrétienne; et le dernier enfin déclare qu'on ne peut pas découvrir l'époque où cette secte s'est introduite dans les Vallées du Piémont. Que conclure de tout cela, sinon que ces auteurs ne voulant pas convenir de la succession apostolique des Vaudois, se sont donné inutilement beaucoup de peine pour leur trouver une origine différente de celle qui doit leur être attribuée. Si, comme le prétendent quelques personnes, après avoir d'abord reçu les opinions de la Cour de Rome, les Vaudois eussent dans la suite été réformés, on saurait par qui, quand et comment cette réforme se serait opérée; tous les historiens n'auraient pas gardé le silence sur un événement de cette nature; mais aussi longtemps qu'on ne produira pas des témoignages irrécusables d'une réforme chez les habitants des Vallées; aussi longtemps qu'on n'aura pas anéanti toutes les preuves des écrivains vaudois, protestants et catholiques, que nous avons présentées, nous serons autorisés à croire que le petit peuple dont nous parlons a reçu le Christianisme dans les premiers temps de l'Église; qu'il l'a conservé depuis lors sans aucune altération; et que les Églises vaudoises sont les seules qui n'aient jamais eu besoin de réforme, parce qu'elles n'ont jamais admis les innovations et les erreurs qui se sont introduites, en divers temps, dans l'Église.
La pureté et l'antiquité de la doctrine des Vaudois étant ainsi prouvées, voyons quelles ont été et quelles sont leurs moeurs.
Notes :
1. Reineri contra Valdenses hereticos liber. Bibl. Patr., Tom. XXV.
2. Traité de l'Ante-Christ. Voy. Léger, p. 71 et suiv.
3. La Noble Léïcon; c'est un poëme en idiôme vaudois. Voici le passage: Que sel se trova alcun bou que vollia amar Dio é temer Jésù Xrist
4. Léger, p. 25 et suivant.
5. Portraits des hommes illustres, p. 985.
6. Catalog. test. Veritatis, à l'article Bérenger.
7. Portraits des hommes illustres, p. 985.
8. Traité touchant la papesse Jeanne, p. 8.
9. Cette assertion a été prouvée directement par Juellus, Daillé, Dumoulin, et indirectement par Baronius, Enuphius, Platine, grands partisans de la cour de Rome.
10. Le Piémont faisait alors partie de la France; il ne passa sous la domination de la Maison de Savoie qu'au 13e siècle.
11. Genebrand, Chroniq., liv. 3.
12. Catalog. test. Veritatis, liv. g.
13. Le titre de cet ouvrage est: Apologeticum rescriptum Claudii Episcopi adversus Theodemirum Abbatem. Léger, 1ère partie, page 137. D'après l'examen de ces fragments et des manuscrits vaudois, je serais porté à croire que ceux-ci ne sont que le développement de ceux-là; en effet, l'on y trouve les mêmes sujets, la même suite d'idées, la même série de raisonnements placés dans le même ordre ; de sorte que l'on dirait que les ouvrages de Claude sont le texte sur lequel les Vaudois ont travaillé et qu'ils ont amplifié: Cela se comprendrait aisément; l'Évêque écrivant à des hommes instruits, n'avait pas besoin de s'étendre beaucoup en raisonnements ; tandis que les commentateurs qui s'adressaient à des gens illettrés, durent multiplier les éclaircissements et les explications pour rendre leur sujet plus facile à leurs lecteurs.
14. Narratione dell' introduzione delle heresie nelle valli di Piemonte. Turin 1632.
15. La plupart de ces confessions de foi et de ces requêtes se trouvent dans Léger; elles sont au nombre de cent environ; toutes tiennent le même langage :`ce sont toujours ces expressions ou d'autres semblables: Sempre, da ogni tempo, al solito, da tempo immemoriale, etc. Le recueil de ces requêtes et de leurs réponses a été imprimé à Turin en 1678.
16. Portraits des hommes illustres.
17. Histoire de Charles V, liv. 16, page 534.
18. Histoire ecclésiastique des églises réformées de France, vol. 1, page 35.
19. Relatione al consiglio de propagandâ fide et extirpandis heretecis, page 37. Turin 1636. Par vallées d'Angrogne, il entend toutes les vallées.
20. Bibl. Patr. Tom. XXV, page 264.
21. Vittoria triumphale. Turin 1510.
22. Narratione dell' introduzione delle heresia nelle valli di Piemont, pag. 60.