Considérations sur les Vaudois

Chapitre 3

Moeurs des Vaudois

À défaut de bonnes raisons, on cherche à noircir par des calomnies ceux que l'on hait et que l'on veut persécuter, afin de pouvoir le faire avec quelque apparence de justice; c'est la méthode qu'employèrent les Païens pour rendre les premiers Chrétiens odieux aux Empereurs ; c'est aussi ce qu'ont cherché à faire les ennemis des Vaudois. Ils les ont calomniés de la manière la plus indigne; ils leur ont attribué des vices si horribles, que je doute qu'ils aient jamais existé, même dans les sociétés les plus dissolues; ils les ont accusés, entre autres, d'avoir des assemblées nocturnes, où ils se livraient aux plus infâmes abominations [1]. Mais ces impostures portent avec elles leur réponse; il suffit de lire les ouvrages dans lesquels elles se trouvent, pour être convaincus de leur fausseté, et pour y reconnaître l'oeuvre de la méchanceté et de la mauvaise foi: aussi ne m'arrêterai-je pas à les combattre ; je dirai seulement que ces assemblées nocturnes avaient effectivement lieu, mais loin d'y commettre des abominations, on y écoutait la Parole de Dieu, on y priait en commun ce tendre Père des hommes, on s'y mettait sous sa protection puissante. On se réunissait la nuit dans des lieux solitaires pour se dérober à la persécution; les ennemis des Vaudois qui n'ignoraient pas cette circonstance ont malicieusement profité de l'espèce de mystère dont le culte religieux était entouré dans les Vallées du Piémont, pour faire croire à des assemblées licencieuses, et à des profanations infâmes qui ne méritent pas la moindre croyance.

Non-seulement ces accusations sont fausses, mais je puis même affirmer avec le respectable Léger, que les anciens Vaudois [2] n'ont été surpassés par aucun peuple en zèle pour la Parole de Dieu et en sainteté de vie. Leurs mœurs étaient véritablement des mœurs patriarcales; retirés sur des montagnes, éloignés du commerce des villes, ils ignoraient jusqu'au nom des vices qui règnent dans le monde. On parcourrait vainement leurs annales pour y trouver l'exemple d'un seul crime; jamais les Tribunaux civils et criminels n'ont eu à prononcer un arrêt de mort contre eux; jamais l'échafaud n'a été teint de leur sang avant le 16e siècle, ils ne savaient pas ce que c'était qu'un procès [3] ; leurs différends, qui étaient fort rares, se vidaient par des arbitres ; la plus grande union régnait parmi eux, ils se regardaient tous comme des frères; ils fuyaient le jeu, les danses, le luxe, l'ivrognerie, détestaient les jurements, avaient en horreur tous les scandales; si une femme tombait dans quelque faute, elle était méprisée, les enfants eux-mêmes la montraient au doigt. Sans cesse persécutés, accoutumés dès leur jeunesse aux sacrifices et aux privations de tout genre, les Vaudois ne connaissaient ni l'orgueil, ni l'avarice, ni l'ambition. Cultiver en paix leurs stériles campagnes, manger leur pain à la sueur de leur front, c'est en quoi ils faisaient consister leur bonheur. La simplicité, la modestie, la bonne foi, la charité présidaient à toutes leurs actions; ils remplissaient avec une scrupuleuse fidélité tous leurs devoirs civils et religieux; jamais ils ne se sont montrés rebelles aux ordres de leurs Souverains, excepté lorsqu'il était question de leur croyance. Jamais la sombre vengeance n'est entrée dans leur cœur. Malgré les tourments inouïs, les perfidies sans nombre, les supplices atroces que l'on a employés pour les détruire, jamais ils n'ont usé de représailles; on ne les a jamais vu maltraiter un ennemi sans défense.

Je ne pourrais mieux faire, pour compléter ce tableau, que de rapporter les paroles des différents auteurs protestants et catholiques qui ont écrit sur les Vaudois. Elles prouveront en même temps la pureté de leurs moeurs, et répondront aux calomnies dont on s'est plu à les noircir.

Vigneaux, qui a exercé avec zèle le ministère évangélique au milieu des Vaudois, leur rend le témoignage : " D'être des gens de bonne foi, d'une vie irréprochable, grands ennemis des " vices [4] ". Et, en parlant de ceux de son temps, il ajoute : " Nous vivons en paix dans ces vallées de Piémont, et en concorde les uns avec les autres, n'ayant jamais pris pour nos fils les filles de ceux de l'Église romaine. Au reste, nos mœurs et nos coutumes leur plaisent jusques là, que les Seigneurs et autres qui se disent Catholiques aiment mieux prendre des serviteurs et des servantes d'entre nous, que d'entre eux-mêmes, et viennent de bien loin chercher parmi nous des nourrices à leurs enfants, trouvant dans les nôtres, ainsi qu'ils le disent, plus de fidélité que chez les leurs ".

Claude Seyssel avoue : " Que, pour leur vie et leurs moeurs, les Vaudois ont été sans reproche devant les hommes, s'adonnant de tout leur pouvoir à l'observation des Commandements de Dieu ".

De Thou, historien français, aussi respectable que véridique, dit : " Que les Vaudois observent les dix Commandements de la Loi; qu'ils ne donnent entrée chez eux, ni dans leurs assemblées, à aucune œuvre d'iniquité; qu'ils ont en horreur les serments illicites, les parjures, les imprécations, les injures, les querelles, les séditions, les débauches, l'ivrognerie, le libertinage, les sacrilèges, les vols, l'usure, etc. "

Le Cardinal Baronius déclare: " Que les Vaudois fuient tout commerce illicite avec les femmes " ; et un historien de la même communion ajoute : Qu'ils ont soin par-dessus tout de l'honneur et de la chasteté, au point même que leurs voisins, qui étaient d'ailleurs contraires à leur religion, pour mettre la pudicité de leurs filles à l'abri de la violence des gens de guerre, les confiaient aux soins et à la bonne foi des Vaudois ". En effet, en 1560, les troupes du Comte de la Trinité, ayant campé à La Tour, les Catholiques de ce bourg envoyèrent leurs femmes et leurs filles aux Vaudois, qui s'étaient réfugiés sur les montagnes; et l'on a vu dans les persécutions, des femmes vaudoises préférer leur honneur à leur vie.

Un ordre barbare, émané de la Cour de France, en 1572, en vertu duquel Birague, gouverneur du Marquisat de Saluces, devait faire main-basse sur tous les Vaudois de sa dépendance, ayant été communiqué aux principaux Laïques et Ecclésiastiques de Saluces, l'un d'entre eux eut le courage de s'opposer à son exécution, en protestant: Que le Roi avait été mal informé ; que ces pauvres gens étaient des hommes de bien et d'honneur, très-fidèles à son service, vivant paisiblement avec leurs voisins Catholiques, auxquels, en un mot, il n'y avait rien du tout à reprocher, si ce n'est qu'ils étaient de la religion.

Louis XII, surnommé le père du peuple, sollicité par Innocent III d'exterminer les Vaudois ou Albigeois du Languedoc et de la Provence, sous prétexte qu'ils se rendaient coupables de différents crimes, voulut avant tout savoir si ces accusations étaient fondées. Pour cet effet, il chargea trois hommes de confiance de se rendre sur les lieux. Ces fidèles Commissaires, ayant pris les informations les plus exactes sur les mœurs, la conduite, les opinions de ces accusés, rapportèrent le résultat de leur mission au Roi, qui affirma par serment que ces Vaudois étaient les meilleurs de tous les Français, et qu'il désirerait que tous ses sujets leur ressemblassent [5].

Si l'on parcourt les édits publiés à différentes époques contre les Vaudois, on n'y trouvera pas le moindre reproche sur leurs moeurs, leur bonne foi, leur probité. Certainement s'ils eussent été coupables à ces différents égards, leurs adversaires n'eussent pas manqué de divulguer leurs crimes pour justifier les persécutions qu'ils leur faisaient souffrir.

Ces nombreux témoignages sont plus que suffisants pour répondre aux infâmes calomnies par lesquelles on a cherché à noircir les mœurs des Vaudois; toutefois voici ce qu'ajoutent ingénument deux auteurs catholiques romains.

Girard, dans son Histoire de France, déclare :

" Qu'il n'y a rien, à dire la vérité, qui ait attiré aux Vaudois la haine du Pape et des Princes, que la liberté avec laquelle ils reprenaient leurs vices, surtout la dissolution des Ecclésiastiques, que c'est là la véritable cause qui les a fait mortellement haïr, et qu'on les a noircis de plusieurs opinions exécrables ".

Et Paradin, dans ses Annales de Bourgogne, Liv. II, dit : " Que les moeurs et les vices dont on taxait les Vaudois n'étaient que fictions malicieusement inventées, n'ayant rien commis de ce dont faussement on les accusait, si ce n'est qu'ils taxaient fort librement la corruption et les vices des Prélats ".

Si maintenant nous recherchons les circonstances qui ont pu favoriser cette grande pureté de mœurs chez les anciens Vaudois, nous trouverons que c'est surtout leur attachement inviolable à l'Évangile, leur discipline sévère, et les fréquentes persécutions que l'on suscitait contre eux.

En fait de doctrine, ils n'admettaient que ce qui est enseigné dans l'Écriture-Sainte; en fait de mœurs, de même ils pratiquaient toutes les vertus qui y sont prescrites, et fuyaient tous les vices qui y sont condamnés; et, comme dit l'Inquisiteur Reinerus, ils étudiaient et méditaient continuellement les Livres saints pour conformer leurs sentiments et leur conduite aux sublimes exemples qui nous y sont présentés. Si quelqu'un d'entre eux vivait mal, ils le reprenaient, en lui disant Les Apôtres n'ont pas vécu ainsi; et nous, qui imitons les Apôtres, ne vivons pas de la sorte.

Leur discipline était si sévère, que la moindre faute [6] attirait au coupable des censures publiques. Ces humiliations étaient un frein efficace contre les passions; chacun, pour les éviter, veillait sur sa conduite, et cherchait à ne rien faire qui pût mériter le blâme.

Je ne doute pas que les persécutions n'aient aussi favorisé cette pureté de moeurs afin d'arrêter ou de prévenir les maux qui les menaçaient, les Vaudois faisaient tous leurs efforts pour paraître exempts de tout reproche aux yeux de leurs Souverains.

Telles ont été les mœurs des anciens Vaudois; je voudrais pouvoir dire, telles sont encore les mœurs de ceux de nos jours: je le sais, ceux qui, dans ces derniers temps, ont écrit sur cette peuplade déjà si intéressante à tant d'égards, pour la rendre plus intéressante encore, ont transporté au 19e siècle les moeurs antiques des habitants des Vallées. Ils se sont imaginés que les Vaudois modernes ressemblaient en tout aux Vaudois dont les historiens se plaisent à reconnaître les vertus. Je voudrais pouvoir confirmer tout ce que disent ces amis des Vaudois; mais je crains bien qu'ils ne les aient jugés trop favorablement, et que s'ils comparaient la réalité avec les tableaux qu'ils en ont tracés, ils ne fassent surpris de voir que ceux qu'ils croyaient parfaits, ne sont que des hommes sujets aux mêmes faiblesses, aux mêmes travers que le reste du genre humain. Léger gémissait déjà au 17e siècle, de ce que ses contemporains avaient dégénéré. Brez déplorait, au 18e siècle, les progrès de cette dégénération. Hélas! elle n'a fait que croître encore avec le 19e. Les Vaudois d'aujourd'hui n'ont plus, à un aussi haut degré, les vertus qui distinguaient si honorablement leurs ancêtres. Leur religion est bien toujours la même, mais leur attachement pour elle n'est plus aussi inviolable, leur zèle, s'est refroidi, ils n'ont plus la même horreur pour les scandales et les vices avec lesquels leurs yeux se sont insensiblement familiarisés; on ne voit plus parmi eux cette grande douceur, ce support, cette bonne foi, cette simplicité, cet amour de la justice, ce désintéressement qui faisaient respecter leurs aïeux; les procès ce sont multipliés dans quelques parties des Vallées; et, je le dis en gémissant, l'usure, cette fille de l'avarice, n'y est pas inconnue. En un mot, les Vaudois ne sont plus aujourd'hui ce qu'ils étaient jadis.

À Dieu ne plaise que je veuille par-là rabaisser le mérite de mes compatriotes, et diminuer l'estime et l'intérêt que leur témoignent les Puissances et les Églises réformées de l'Europe. Si les Vaudois ont dégénéré, c'est par rapport à ce qu'étaient leurs vertueux ancêtres, mais cela ne veut pas dire qu'ils soient corrompus si on les compare aux autres peuples, on verra qu'ils les égalent, ou même qu'ils les surpassent par la pureté de leurs moeurs et la régularité de leur conduite; de plus, cette dégénération n'est pas répandue dans toutes les Vallées, plusieurs communes offrent encore l'image des mœurs antiques, et même dans les autres, ce ne sont que des individus qui ont dégénéré et non la masse. D'ailleurs, la paix dont jouissent les Vaudois, leur communication avec les étrangers, le relâchement de leur discipline expliquent cette légère dégénération et l'excusent en partie.

Constamment épiés par un ennemi qui cherchait à leur trouver des torts et qui les grossissait sans scrupule, les Vaudois observaient leurs moindres démarches, leurs plus légères actions pour tromper la vigilance de leurs adversaires; maintenant, tranquilles possesseurs de leurs campagnes, ne craignant pas que sur la plus légère accusation, sur une simple apparence on vienne confisquer leurs biens et attenter à leurs jours, ils sont moins sévères dans l'examen de leur conduite, et commettent sans danger des fautes qui, bien que légères, auraient suffi jadis à leurs adversaires pour leur déclarer une guerre sainte. Les sublimes vertus que la persécution faisait naître dans leur cœur ont semblé s'éteindre avec elle. Il est arrivé aux Vaudois ce qui arriva aux premiers Chrétiens tant qu'on les persécuta, leur vie fut exempte de tout reproche; dès qu'on les laissa jouir du repos, leurs mœurs perdirent de leur régularité. La persécution crée et entretient les passions nobles, les sentiments élevés; la tolérance les étouffe. La première inspire les grandes vertus, enflamme le cœur d'un vertueux enthousiasme; la seconde amollit l'âme et en relâche toutes les fibres. On dirait que la persécution est comme une sentinelle vigilante qui fait une garde sévère autour du coeur de l'homme et en repousse la corruption, tandis que la tolérance est semblable à ces soldats lâches et insouciants qui s'endorment à leur poste, et permettent à l'ennemi d'y pénétrer et d'y exercer des ravages. C'est ce que l'expérience de tous les siècles a prouvé. Il n'est donc pas étonnant que les Vaudois, jouissant de la paix religieuse, soient moins vertueux que leurs ancêtres persécutés.

Mais une seconde circonstance a pu et dû contribuer à cette dégénération.

Les anciens Vaudois, quoique persécutés et tourmentés dans leur patrie, y étaient cependant fort attachés; ils n'en sortaient qu'à regret ou par force, et y rentraient toujours avec plaisir, leur séjour dans l'étranger était le plus court possible; ils avaient pour leurs stériles montagnes et leurs chétives chaumières un amour de prédilection; on les a vus, après une horrible persécution, quitter la belle Suisse qui les avait reçus et traités comme ses propres enfants, et aller reconquérir, au péril de leur vie, la terre ingrate qui les avait vus naître, et où ils savaient que de nouvelles persécutions les attendaient. Confinés dans ce pays agreste, environnés d'ennemis, les Vaudois n'avaient aucune communication avec les étrangers, leur cœur ne pouvait donc être corrompu par la contagion du mauvais exemple. Ainsi que les circonstances, leurs goûts ont changé; la paix leur a été rendue, leur grand amour pour les Vallées s'est insensiblement affaibli; ils ont voyagé, ils ont servi dans l'étranger, ils y ont déposé leur rudesse ; mais en même temps, ils y ont perdu leur simplicité, et contracté des habitudes et des goûts peu en harmonie avec la manière de vivre de leurs compatriotes: c'est ainsi que le luxe et la débauche se sont introduits dans les Vallées, mais heureusement ils ont fait, jusqu'à présent, peu de ravages, et nous pouvons espérer qu'au lieu de s'étendre, ils s'affaibliront insensiblement et finiront par disparaître ; mais pour cela, il faudrait remettre en vigueur quelques articles de l'ancienne discipline, dont le relâchement a aussi favorisé l'altération des moeurs.

Autrefois la discipline était si sévère, que la moindre faute, le plus léger désordre était puni par une censure et une pénitence publiques; aussi voyait-on fort peu de coupables: aujourd'hui, chaque Vaudois est indépendant, sa conduite n'est soumise qu'à une surveillance générale, ceux qui commettent des scandales publics sont les seuls qui soient encore exposés à l'excommunication et à une remontrance publique; mais ils échappent le plus souvent à ces humiliations; de sorte que ce frein étant brisé, chacun se livre avec plus de sécurité à ses penchants. Sans doute que nos mœurs ne permettent pas qu'on rétablisse cette discipline dans son intégrité; mais il faudrait qu'elle fût remplacée par un esprit vraiment religieux, et que chaque Vaudois eût à coeur de maintenir dans sa patrie et de conserver pour ses enfants ces beaux exemples de vive piété, de fraternité et de charité évangéliques dont leur ancienne histoire est remplie.

Mais revenons à nos anciens Vaudois, et jetons un coup-d'œil rapide sur les persécutions qu'ils ont souffertes.

Notes :

1. Rorenco, Albert de Capitaneis, Rubis, et d'autres Inquisiteurs des Vaudois.

2. Je parle surtout des Vaudois antérieurs au 18e siècle.

3. L'historien Thuanus, traitant des mœurs des Vaudois des vallées d'Angrogne, assure que le premier procès dont on y ait entendu parler n'est arrivé que dans le 16e siècle ; qu'un paysan un peu plus riche que les autres, voulant faire étudier le droit à son fils, l'obligea de fréquenter l'université de Turin ce jeune fanfaron étant de retour dans ses foyers, appela en justice son voisin, pour en exiger le payement de ses choux, qu'il avait laissé manger par un troupeau de chèvres.

4. Mémoires sur la vie, les mœurs et la religion des Vaudois. Leur auteur a été Pasteur pendant 40 ans dans les Vallées ; c'est lui qui a recueilli tous les anciens manuscrits qu'il a pu découvrir.

5. Monarchie des Français, par Charles Dumoulin, p. 56 et 57. Vesembecius oratio Valdensium.

6. En voici un exemple : L'épouse d'un Pasteur s'étant amusée à voir danser des Catholiques, fut obligée de subir une censure publique, qui lui fut adressée par le Pasteur de la paroisse voisine.