Les persécutions qu'endurèrent les Vaudois ne sont pas la partie la moins intéressante de leur histoire. Aucune secte, aucune congrégation religieuse n'a eu plus à souffrir pour ses opinions, et n'a supporté ses maux avec plus de patience que les Vaudois. Trois siècles de persécutions n'ont pu ébranler leur constance et leur foi: forts du secours du Tout-Puissant, ils ont échappé à des attaques qui semblaient devoir effacer leur nom du rang des peuples, et ils ont montré, dans toutes ces persécutions, quel est le caractère du vrai Chrétien; poursuivis, exilés, mis à mort au milieu des tourments les plus horribles, on ne les a jamais entendu murmurer ni se plaindre, ils priaient seulement leur Souverain de leur laisser tranquillement professer la religion qu'ils avaient reçue de leurs pères. Quelque circonstance leur rendait-elle la paix, on les voyait aussitôt porter les armes pour la défense de ce Souverain, qui, quelques jours auparavant, leur faisait souffrir les maux les plus cruels.
Ne pouvant entrer dans tous les détails, je me contenterai de présenter ici quelques idées générales, accompagnées de réflexions sur les causes et les caractères de ces guerres religieuses.
Les persécutions proprement dites ne commencèrent qu'avec le 15e siècle; mais, avant cette époque, on avait déjà inquiété les Vaudois à cause de leur croyance. Jean XXII, en 1332, et Clément VII, en 1380, avaient publié des Bulles contre eux; le premier dit: Qu'il lui était parvenu que les hérétiques vaudois s'étaient considérablement multipliés dans les vallées de Luzerne et de Perouse. Il charge, en conséquence, son Légat de procéder contre eux par les voies ordinaires de la justice. Il ne paraît pas que ces deux Bulles aient fait beaucoup de mal aux Vaudois. Mais bientôt s'établit à Turin le fameux Conseil De propaganda fide et extirpandis hæreticis, qui était une branche du redoutable Tribunal de l'Inquisition, fondé par Dominique, Prêtre espagnol, et dont le siège était à Rome : et c'est de ce moment que datent les vexations, les cruautés de tout genre exercées contre les Vaudois. Les émissaires de ce Conseil, appelés Frères Prêcheurs, étaient chargés d'aller à la recherche des hérétiques pour les ramener dans le sein de l'Église romaine. Dès qu'un homme était convaincu d'hérésie, on s'emparait de sa personne, on le conduisait à Turin, sans qu'il sût souvent pourquoi, et là on lui faisait subir un interrogatoire sur sa doctrine; s'il consentait à aller à la messe [1], on le renvoyait; mais s'il persistait dans sa croyance, on le mettait à la torture; s'il était inébranlable on le livrait alors au bras séculier pour être conduit au dernier supplice. Cette manière de procéder parut trop lente à la Cour de Rome; aussi en 1400, une grande troupe de Catholiques romains se jeta-t-elle sur les habitants de la vallée de Pragela, et massacra-t-elle tous les Vaudois qui tombèrent entre ses mains. Après cela, les Vaudois jouirent de quelque repos jusqu'en 1475. Dans l'intervalle parurent différents Édits émanés de la Cour de Turin, qui tous confirmaient les privilèges des Vaudois. En 1475, les Missionnaires envoyés dans les Vallées se plaignirent à l'Inquisiteur et à l'Évêque de Turin de ce que leurs habitants ne suivaient pas la croyance de la Communion romaine; ils publièrent donc contre eux des Bulles très-sévères qui occasionnèrent la mort de plusieurs Vaudois, et la Duchesse Jolante mit au jour, en 1476, un Édit dans lequel elle recommande aux Magistrats de Pignerol, de Cavour, de Luzerne, de ne rien épargner pour ramener les Vaudois dans le sein de l'Église romaine. En 1477 parut la fameuse Bulle d'Innocent VIII, qui fit tant de mal aux Vaudois, et qui fut la source de toutes les persécutions qu'ils endurèrent dans la suite. Dans cette Bulle, cet orgueilleux Pontife se plaint de ce que les Vaudois disent, font et commettent beaucoup de choses contraires à la foi orthodoxe, offensantes aux yeux de la Divinité et très-pernicieuses au salut des âmes; en conséquence de quoi, et vu l'inutilité des efforts des Missionnaires pour convertir ces hérétiques, il ordonne à tous les Évêques, Archevêques, Vicaires, etc., d'obéir à son Inquisiteur, de l'assister, d'engager les peuples à prendre les armes pour une si sainte et si nécessaire extermination. Il accorde ensuite des Indulgences à tous ceux qui se croiseront contre les Vaudois, et il leur permet de s'emparer de tous leurs biens. Il finit par déclarer qu'il déposera tous ceux qui n'obéiront pas à ses ordres [2].
Cette Bulle fut le signal d'une croisade générale contre tous les Vaudois répandus dans les différentes parties de l'Europe; on dit qu'elle coûta la vie à plus de huit cent mille individus de cette religion.
Dix-huit mille hommes de troupes réglées et environ six mille vagabonds volontaires qu'attiraient l'espoir du butin et la promesse des Indulgences, se divisèrent en plusieurs corps pour attaquer les Vaudois sur différents points; l'attaque fut terrible, parce qu'elle était inattendue; mais les Vaudois s'étant ralliés, repoussèrent les ennemis de leurs foyers. Cependant Philippe VII, Duc de Savoie, considérant que cette guerre était peu honorable pour lui, et fort préjudiciable à ses sujets, voulut y mettre fin. Il envoya un Évêque offrir la paix aux Vaudois, à condition que quelques-uns d'entre eux se rendraient à Pignerol pour lui demander pardon d'avoir pris les armes. Il reconnut qu'il avait été mal informé sur leur compte, et déclara' qu'il n'avait pas de si bons, si fidèles et si obéissants sujets que les Vaudois : il confirma tous leurs privilèges.
Ce fut à cette occasion que Philippe VII voulut voir quelques enfants des Vaudois, parce qu'on lui avait dit qu'ils naissaient avec un seul œil au milieu du front, et quatre rangées de dents noires et velues. Après en avoir vu plus de douze, ce Prince avoua que jamais il n'en avait trouvé de plus beaux ni de mieux faits. Ce trait peint bien l'ignorance dans laquelle le Piémont était plongé à cette époque.
Les Vaudois auraient joui de la paix, si les Inquisiteurs, à force d'intrigues, n'eussent engagé Marguerite de Foix, veuve du Marquis de Saluces, à les persécuter dans son territoire. Cette persécution qui arriva en 1500 fut si cruelle, que ces infortunés se virent obligés d'abandonner leurs maisons et leurs biens. Après avoir demeuré cinq ans dans le Val Luzerne, ils rentrèrent enfin dans leurs foyers les armes à la main.
En 1535, les Vaudois de Provence et du Piémont essuyèrent une nouvelle persécution dirigée par le cruel Bressour, et que termina la rupture survenue entre le Duc de Savoie et François 1er. Les Vallées passèrent alors sous la domination de la France, et y restèrent environ vingt-trois ans, temps pendant lequel elles ne furent pas inquiétées ouvertement pour leur croyance; seulement quelques particuliers continuaient à être victimes du zèle des Inquisiteurs.
En 1540 eut lieu le massacre des habitants de Mérindol, Cabrières, Lormarin; ceux qui échappèrent à cette horrible boucherie se retirèrent en partie à Genève et en Suisse, mais le plus grand nombre se réfugia dans les Vallées. À cette même époque, Paul III excitait le Parlement de Turin à persécuter aussi les Vaudois du Piémont; ceux-ci espérant obtenir quelque grâce de leur nouveau Souverain, eurent recours à François 1er. Cette démarche fut inutile; le Roi leur déclara que, s'ils ne se soumettaient aux Lois de l'Église romaine, il les punirait comme d'obstinés hérétiques, ajoutant " qu'il ne les faisait pas brûler en France pour " les tolérer au milieu des Alpes ". Mais heureusement pour les Vaudois ce Monarque avait alors plusieurs affaires sur les bras; et le Parlement de Turin dut se borner à quelques persécutions particulières.
C'est en 1555 que les Vaudois élevèrent le premier Temple qui ait existé dans les Vallées; jusqu'alors on avait célébré le culte dans les maisons des Pasteurs et en rase campagne. Ce fut encore à cette époque que l'on commença à envoyer les étudiants dans les Académies étrangères; jusqu'alors on les instruisait et on les consacrait dans les Vallées.
En 1556, la Cour de Rome et celle de France engagèrent le Parlement de Turin à persécuter de nouveau les Vaudois. Les Commissaires chargés de l'exécution de cette entreprise firent d'abord publier, au nom du Roi, " que tous les Vaudois eussent à aller à la messe, sous peine de mort. " Loin de se rendre à cette sommation, ils répondirent: " Qu'ils étaient prêts à changer de religion, si l'on pouvait leur prouver par l'Écriture-Sainte qu'ils étaient dans l'erreur ". On leur envoya donc des Moines pour les convertir, mais leurs prédications n'eurent pas le succès désiré; on employa alors les flatteries, les promesses, les menaces, tout fut inutile; enfin on tâcha d'obtenir par la force ce que les Vaudois avaient refusé de faire de bon gré. On cita à Turin tous les Pasteurs avec douze des principaux habitants des Vallées; on ordonna aux Syndics de recevoir les Prédicateurs que le Chef du diocèse leur enverrait. À cela les Vaudois répondirent : " Qu'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes; que leur soumission envers le Roi était bien connue; que leur vie était sans reproche; qu'ils adoraient tous le même Sauveur que Sa Majesté; qu'ainsi ils la priaient que, puisqu'elle souffrait en Piémont les Juifs et les Turcs, ennemis déclarés des Chrétiens, elle les laissât vivre paisiblement dans une religion qu'ils soutenaient être la même que celle de Jésus et des Apôtres. " Cette réponse irrita les ennemis des Vaudois qui en vinrent alors aux voies de fait. La persécution ne fut ni régulière ni générale, on arrêtait seulement ceux qui s'écartaient de leur demeure; deux Pasteurs furent victimes de leur imprudence à cet égard.
À cette époque, l'intercession des Princes protestants d'Allemagne procura aux Vaudois un repos qui dura jusqu'en 1559, où le Nonce du Pape, le Roi d'Espagne, quelques Princes d'Italie sollicitèrent tellement Emmanuel-Philibert, Duc de Savoie, qu'ils parvinrent à obtenir de lui un nouvel Édit contre les Vallées. La persécution dont il fut suivi est une des plus violentes, des plus cruelles et des plus longues que l'histoire des Vaudois nous présente, mais elle est en même temps une de celles dans lesquelles la protection divine s'est le plus clairement manifestée en leur faveur, Le Comte de La Trinité, chargé de diriger cette persécution, mit tout en œuvre pour les convertir ou les détruire; promesses, menaces, attaques réitérées et vigoureuses, supplices barbares, rien ne put ébranler leur constance et leur foi; ils sortirent victorieux dans plusieurs combats où ils semblaient devoir être écrasés par le nombre, mais leur ferme confiance centuplait leurs forces, ils faisaient des prodiges de valeur; leurs ennemis témoins de ces exploits tremblaient à leur approche, le désordre se mettait dans leurs rangs, une terreur panique s'emparait de leur cœur, au moindre échec ils fuyaient éperdus, et les Vaudois restaient maîtres du champ de bataille, où ils ne manquaient pas aussitôt de rendre de vives actions de grâces de la délivrance qu'il leur avait accordée; cette élévation de leur âme au Tout-Puissant ranimait leurs forces abattues; pleins d'un saint enthousiasme, ils attendaient l'ennemi de pied ferme, et bientôt la même scène se renouvelait. On a vu des Officiers qui s'étaient trouvés à ces mêlées sanglantes déclarer qu'ils ne voulaient plus y prendre part, et d'autres avouer que jamais leurs soldats n'étaient plus éperdus, que lorsqu'ils avaient à combattre contre les Vaudois.
Le Comte de La Trinité, après un échec qu'il avait reçu, fit semblant de vouloir traiter avec les Vaudois; il les engagea même à envoyer des députés au Duc de Savoie qui résidait à Verceil, parce que Turin était alors au pouvoir des Français. Ces hommes vertueux, qui ne savaient pas soupçonner le mal, cédèrent au désir du Comte, et firent une trêve en attendant la réponse de leur Souverain. Les députés ne furent pas plutôt partis, que le traître recommença ses vexations contre les habitants des Vallées, heureux encore si l'Édit qu'Emmanuel-Philibert publia, en leur faveur, en janvier 1561, avait terminé leurs maux; mais, soit que la Cour n'eût voulu par-là que les endormir, soit qu'elle eût été trompée elle-même, cet Édit ne contribua en rien à leur tranquillité dès le mois de février l'armée ennemie recommença ses attaques avec plus d'acharnement que jamais; mais les grands succès des Vaudois, l'intercession de la Duchesse Marguerite, la maladie dont fut atteint le Comte de La Trinité, la désertion des soldats, engagèrent enfin le Duc à terminer cette guerre par un Édit du 5 juin 1561, dans lequel il confirmait tous les privilèges des Vaudois, et leur laissait le libre exercice de leur religion dans les Vallées, et la facilité d'exercer leur industrie dans toute l'étendue de ses États.
Telle fut l'issue de cette persécution, qui, malgré leurs brillants succès, fut cependant si funeste aux Vaudois. Les ravages de tout genre que les ennemis commirent dans les Vallées, ruinèrent la plupart des familles : on fut obligé d'avoir recours à la générosité des Églises protestantes de la Suisse, de l'Allemagne et de la France; les Pasteurs de Genève, instruits les premiers de la situation des Vaudois, s'empressèrent de leur faire passer des secours; bientôt ces infortunés en reçurent de plus considérables des différentes Églises où leurs députés se présentèrent.
Mais à peine commençaient-ils à goûter les douceurs de la paix, qu'un Édit publié par Emmanuel-Philibert en 1565, fut le signal d'une nouvelle persécution, qui, bien qu'étendue, n'offre rien de particulier; elle se fit surtout sentir dans les parties du Bas-Piémont où il y avait des Vaudois, et fut terminée par l'intercession des Princes protestants de l'Allemagne, qui se plaignirent vivement au Duc de Savoie des maux qu'il faisait souffrir à ses fidèles sujets Vaudois.
Les événements qui se passèrent depuis l'an 1570 à l'an 1637 ne sont pas assez remarquables pour nous y arrêter. Les Vaudois n'éprouvèrent que de légères persécutions, soit à cause de la puissante protection de l'Angleterre, soit à cause des guerres que les Ducs de Savoie eurent à soutenir, et pendant lesquelles les Vallées furent soumises tantôt à la France, tantôt au Piémont; soit enfin parce que Charles-Emmanuel 1er et Victor-Amédée, qui portèrent la couronne de Savoie pendant cet intervalle, étaient animés de sentiments paternels envers leurs sujets protestants. Le premier répondit à une députation qui était allée le féliciter sur la prise d'une forteresse, et lui réitérer les assurances de leur fidélité : " Soyez-moi seulement fidèles, et je serai toujours pour vous un bon Prince et un bon père; quant à la liberté de vos consciences et des exercices de votre religion, je ne ferai aucune innovation aux privilèges dont vous avez joui jusqu'à présent; et si quelqu'un cherche à vous inquiéter, recourez à moi, et j'y pourvoirai ".
Les dispositions pacifiques qui animaient ces deux Princes envers leurs sujets Vaudois n'empêchèrent cependant pas le Clergé catholique de continuer leurs projets de conversion; en conséquence, il envoya un grand nombre de Moines dans les Vallées, mais ces nouveaux Missionnaires ne purent parvenir à faire aucun prosélyte.
Après la mort de Victor-Amédée, arrivée en 1637, le gouvernement tomba entre les mains de la Duchesse, son épouse, pendant la minorité de son fils. Les premières années de sa régence furent tranquilles, et ce calme dura jusqu'en 1650. Cette année vit le commencement des menées et des intrigues qui amenèrent la scène la plus déchirante qu'offre l'histoire des Vaudois. On établit d'abord à Turin deux Conseils, l'un d'hommes, l'autre de femmes, qui employaient de concert tous les moyens imaginables pour attirer les Vaudois dans la Communion romaine; cependant leurs efforts n'avaient pu séduire que quelques personnes perdues de réputation, lorsqu'un accident arrivé dans une commune des Vallées, fournit de nouvelles armes aux Inquisiteurs. Il existait dans cette commune un couvent de Moines; un traître persuada adroitement à quelques habitants de le détruire; aussitôt on vit arriver cinq à six mille hommes pour brûler le bourg qui s'était rendu coupable: heureusement une pluie abondante empêcha l'exécution de ce projet, et donna aux Vaudois le temps de se mettre sur la défensive. Alors on eut recours à un autre moyen. L'armée française était en Italie, on résolut de la mettre en quartier d'hiver dans les Vallées; en même temps on persuada aux Vaudois de s'opposer à son entrée, sous prétexte que c'était contre l'intention de la Duchesse que les troupes étrangères venaient loger dans ses États; on espérait que cette résistance amènerait une action dans laquelle les Vaudois succomberaient; c'est ce qui serait probablement arrivé, si le prudent Léger n'eût découvert au chef de l'armée la trame qui venait d'être ourdie contre eux, et ne l'eût assuré que les Vaudois étaient prêts à recevoir ses troupes s'il leur montrait un ordre de la Duchesse: l'ordre étant arrivé, l'armée entra paisiblement dans ses quartiers. Cependant l'orage grossissait tous les jours, le zèle de la Propagande pour la Communion de Rome, l'opinion qu'en fait de croyance tous les hommes sont obligés de se soumettre aux sentiments du Pape, et surtout le désir d'établir dans les Vallées les Irlandais que Cromwel avait chassés de leur patrie à cause des maux qu'ils avaient fait souffrir aux Réformés leurs compatriotes; tels furent les motifs de l'affreux massacre de 1655. En conséquence, l'Auditeur Gastaldo enjoignit aux Vaudois de la partie la moins montueuse des Vallées d'abandonner leurs demeures dans trois jours sous peine de mort ou de confiscation de biens pour tous ceux qui ne voudraient pas consentir à aller à la messe. Tout dut fuir au coeur de l'hiver sur les montagnes couvertes de neige. Les Vaudois envoyèrent plusieurs députations, soit à Gastaldo, soit à la Cour, toutes furent inutiles; et le 17 avril 1655, le Marquis de Pianesse entra dans les Vallées, ayant sous ses ordres une armée de quinze mille hommes. Dans les deux premières attaques, le Marquis fut repoussé avec une perte considérable; voyant alors qu'il n'avancerait pas beaucoup par la force des armes, il eut recours à la plus infâme perfidie. Il fit appeler les députés des Vaudois, et leur dit qu'il n'en voulait qu'aux habitants des lieux qui avaient été interdits l'ordre de Gastaldo; que pour les autres, ils n'auraient rien à craindre s'ils voulaient, en signe d'obéissance, loger pour deux ou trois jours, dans chacune de leurs communes, un régiment d'infanterie et deux compagnies de cavalerie. Les Vaudois acceptèrent cette proposition sans hésiter; mais à peine les troupes étaient-elles entrées dans les lieux qui leur étaient destinés qu'elles s'emparèrent de tous les passages, et firent voir, mais trop tard, aux malheureux habitants des Vallées qu'ils étaient trahis. Alors on ne songea plus qu'à fuir. La plupart des hommes gagnèrent les hautes montagnes à la faveur de la nuit, et sauvèrent une partie de leurs familles. Cependant l'ennemi, feignant de ne, vouloir s'arrêter que quelques jours, exhorta beaucoup les Vaudois qui étaient restés à rappeler les fugitifs, les assurant qu'on ne leur ferait aucun mal. Malgré ces nouvelles assurances, le 24 avril le signal se donne, et au même instant tous ceux que ces assassins peuvent saisir, sont immolés avec des raffinements de barbarie qu'aucun terme ne peut exprimer. L'on se demande, en lisant les détails de cette horrible journée, s'il est possible que des hommes ayant pu se porter à de pareils excès de cruauté. Les enfants, arrachés des bras de leurs mères, meurtris, écrasés en leur présence, ou bien écartelés. Les malades, les vieillards des deux sexes, brûlés dans leurs maisons, hachés en pièces, liés en forme de peloton, et précipités ainsi du haut des rochers. Les filles et les femmes violées, mutilées, empalées. D'autres à qui on remplissait les oreilles et la bouche de poudre, et que l'on faisait ainsi sauter; d'autres que l'on faisait brûler à petit feu ; d'autres enfin à qui on coupait les seins pour les fricasser et les manger. Les hommes écorchés, mutilés, auxquels on arrachait les ongles, les oreilles, le nez; à qui l'on coupait les bras et les jambes, et que l'on laissait mourir dans cet état; un père voyant massacrer son enfant, un époux sa femme, et une mère sa fille. L'âme se soulève au récit de toutes les barbaries commises par ces monstres; on se croit au milieu des tigres, encore ces animaux féroces seraient-ils moins cruels que ne l'ont été les bourreaux des Vaudois; ceux-là du moins suivent leur instinct, mais ceux-ci goûtent un barbare plaisir à faire endurer les douleurs les plus cuisantes à des êtres qui sont leurs semblables dans la nature et leurs frères dans la religion.
Tel fut le résultat de la plus horrible trahison. Les massacres continuèrent plusieurs jours. La terre était inondée de sang, des cris de détresse se faisaient entendre dans toute l'étendue des Vallées; le désespoir animait les restes épars des infortunés Vaudois: sous la conduite de quelques chefs courageux, ils étonnèrent par leurs succès leurs implacables ennemis, qui ne cessaient de les poursuivre dans l'espoir de les détruire entièrement. Enfin, la Cour de Turin, épuisée par cette guerre, céda aux nombreuses et présentations qui lui furent faites par toutes les Cantons réformés de la Suisse et par Olivier Cromwel elle publia une trêve, qui fut suivie d'un traité de paix conclu à Pignerol le 18 août 1655 [3]. Ce traité, en confirmant les privilèges accordés anciennement aux Vaudois, permettait à ceux qui s'étaient expatriés de rentrer dans leur patrie, mais il leur défendait d'habiter plusieurs bourgs qu'ils possédaient avant la persécution.
À cette époque, les Protestants de la Suisse, de l'Angleterre et de la Hollande, touchés des maux qu'avaient soufferts les Vaudois et de la misère à laquelle ils étaient réduits, leur envoyèrent des sommes considérables qui les consolèrent de la perte de tous leurs biens, et les mirent en état de rebâtir leurs maisons et leurs Temples démolis ou incendiés. L'Angleterre établit une rente pour la paye des Pasteurs, la Suisse fit des bourses pour les étudiants, la Hollande consacra un fonds pour l'entretien des maîtres d'école, etc. En un mot, les Protestants de toutes les parties de l'Europe s'intéressèrent vivement au sort des Vaudois, et travaillèrent de tout leur pouvoir à l'améliorer. Autant la conduite des ennemis des Vaudois fut infâme, autant celle de leurs amis fut noble et digne de louanges aussi les habitants des Vallées auront-ils toujours pour leurs généreux bienfaiteurs la plus vive reconnaissance.
Après la paix conclue en 1655, les Vaudois, sous la protection immédiate des Puissances protestantes, jouirent de quelque tranquillité jusqu'à l'époque de la révocation de l'Édit de Nantes en 1685. Louis XIV, ayant formé le projet d'abolir le Protestantisme en France, pressa le Duc de Savoie de l'imiter dans ses États et de forcer les Vaudois à embrasser le Catholicisme. Ce Prince, après avoir résisté quelque temps, céda enfin à l'influence qu'exerçait le Monarque français dans toute l'Europe, et à l'offre qu'il lui fit de lui fournir quatorze mille auxiliaires. Les Vaudois, attaqués par une armée formidable en 1686, eurent d'abord quelques succès; mais épuisés par les persécutions précédentes, réduits à un fort petit nombre de combattants, prévoyant que s'ils s'obstinaient ils seraient écrasés par le nombre, ils perdirent courage, et offrirent de se rendre, pourvu qu'on leur permît de sortir des États du Duc. On accepta cette proposition; mais au lieu de les laisser partir, on se saisit de tous ceux qui ne voulurent pas abjurer leur croyance, et on en jeta dix-sept mille dans des prisons infectes où quatorze mille moururent de faim, de froid ou au milieu des tourments. Pendant tout le temps que ces infortunés gémirent dans ces prisons, ils furent environnés de Prêtres qui voulaient les engager à changer de religion; aucun moyen ne fut négligé pour cela, l'espoir des récompenses, l'appareil et la crainte des supplices les plus douloureux; mais quelques individus seulement firent semblant d'abdiquer pour se dérober à la mort. Le Duc, voyant qu'il ne pouvait parvenir à ses fins, et que ces prisonniers lui coûtaient beaucoup, condamna les trois mille qui survivaient à aller en exil, et partagea leurs biens entre les couvents, les agents de la persécution, le petit nombre des renégats et les colons irlandais.
Dénués de tout, le coeur serré d'angoisse, et portant tristement leurs yeux baignés de larmes vers les lieux qu'ils chérissent et qu'ils vont quitter, ces malheureux partent ignorant où ils dirigent leurs pas. Ils arrivent à Genève après une route pénible; cette ville hospitalière et charitable les reçoit avec cordialité; chaque citoyen veut loger quelqu'un de ces infortunés fugitifs; on leur prodigue les soins les plus touchants, on remplace leurs haillons par des habits propres, on panse leurs blessures occasionnées soit par la marche, soit par les combats; chacun veut connaître les détails de leurs infortunes; toutes ces marques d'intérêt arrachent des larmes de reconnaissance aux malheureux Vaudois. Arrivés à Berne en 1687, ils y reçoivent les mêmes marques d'affection: on leur donne des terres à cultiver; on ne néglige rien pour les rendre heureux. Cependant ils sont inquiets, tristes et soupirent après leur patrie; bientôt ils forment l'audacieux projet de reconquérir leurs foyers à main armée. Ils envoient d'abord des espions pour sonder leurs frères renégats et reconnaître la route. Après avoir entendu leur rapport, ils font les préparatifs du départ et s'assemblent premièrement à Ouchy, où ils sont découverts par le Bailli de Lausanne, qui les empêche de partir; ensuite à Bez, où ils sont arrêtés par les Valaisans; et enfin au bois de Nyon, d'où ils partent dans la nuit du 16 août 1689.
Jamais entreprise ne fut plus hardie, ni couronnée de plus de succès. Huit à neuf cents Vaudois tous armés, et déterminés à rentrer victorieux dans leurs demeures, ou à périr les armes à la main, s'embarquent à Nyon, passent en Savoie, et traversent ce pays montueux et sauvage. Les mauvaises routes, les montagnes escarpées et couvertes de neiges perpétuelles, la pluie, les ténèbres, l'ennemi même, rien ne les décourage, rien ne peut arrêter leur marche : l'enthousiasme du patriotisme et leur confiance en Dieu leur font surmonter tous ces obstacles. Ils ne courent pourtant pas en furieux que la vengeance anime; la prudence guide leurs pas, ils paient tout ce qu'on leur fournit, ils prennent des otages partout où ils passent, ils sont doux avec ceux qui ne les inquiètent pas; ils ne cherchent pas l'ennemi, mais s'il se présente, ils montrent ce que peuvent des hommes réduits au désespoir. Arrivés dans la vallée d'Oulx, entre Suze et Briançon, ils se trouvent enveloppés d'ennemis et obligés d'en venir aux mains pour forcer le passage d'un pont que des troupes françaises en nombre fort supérieur avaient barricadé et qu'elles défendaient. Les Vaudois fondent sur elles le sabre à la main, enfoncent leurs rangs, couvrent le champ de bataille de morts et de blessés, et, après deux heures de combat, se rendent maîtres du pont. Quoiqu'épuisés de faim et de fatigue, ils continuent leur route, gravissent une haute montagne, d'où ils découvrent le sol natal. À cette vue, leurs cœurs tressaillent de joie; leurs yeux se remplissent de larmes de plaisir; leur chef, qui était un de leurs Pasteurs, enflammé par ce spectacle, rend à Dieu de vives actions de grâces de ce qu'il les a fait sortir victorieux de tant de difficultés, et lui adresse une prière qui fait sur tous ses auditeurs un effet merveilleux. Fortifiés par cette élévation de leur âme à Dieu, ils poursuivent leur marche, et entrent le lendemain (27 août) dans leurs chères vallées.
Mais que vont-ils devenir? Toutes leurs habitations ont été démolies ou données à des Catholiques romains. Le Duc instruit de leur arrivée a envoyé des troupes contre eux : ils sont harassés de fatigue; ils manquent de tout: mais il leur reste leur inaltérable confiance en Dieu, leur courage, leurs armes et ils sont tous résolus à périr plutôt que de quitter une seconde fois leur patrie; c'est pourquoi ils parcourent d'abord les lieux les plus élevés des Vallées, où ils livrent différents combats dans lesquels ils sont toujours victorieux; ils battent la campagne pour se procurer des vivres ; ils attaquent et incendient les villages qu'ils habitaient naguères; ils mettent indistinctement à mort les soldats, les paysans armés, et leurs frères qui avaient abjuré leur croyance par la crainte des supplices. Cependant leurs ennemis reçoivent des renforts considérables, ils ne peuvent plus leur résister en rase campagne; il faut qu'ils songent à se retirer dans quelque endroit, où, aidés par la nature, ils puissent, malgré leur petit nombre [5], se défendre contre leurs ennemis ; ils choisissent pour cela une montagne escarpée, inaccessible de trois côtés, ils y construisent des huttes, y élèvent des retranchements, y creusent des fossés, y pratiquent des souterrains. Les ennemis font plusieurs tentatives infructueuses pour s'emparer de ce poste; bientôt l'hiver les force à quitter ces montagnes où tombent d'abondantes neiges, et procurent ainsi aux Vaudois quelque repos après leurs longues fatigues. Mais, au printemps, une armée de vingt-deux mille hommes marche contre eux, et attaque inutilement le fort à plusieurs reprises, elle est repoussée avec des pertes considérables. Huit jours après recommence l'assaut; le canon perce à jour les retranchements; les infortunés Vaudois ne peuvent plus espérer de salut que dans la fuite; ils quittent ce poste pendant la nuit, et, à la faveur d'un épais brouillard, ils passent devant les sentinelles des ennemis à travers des précipices affreux. Maintenant où porter leurs pas? De quel côté se diriger? L'ennemi voyant qu'ils ont fui, va les poursuivre; comment lui résister? Privés de provisions, comment s'en procurer? Ils parcourent les plus hautes montagnes des Vallées, ils y trouvent des récoltes qui, n'ayant pu être moissonnées, l'année précédente, à cause de la guerre, s'étaient conservées intactes sous un épais tapis de neiges; cette découverte inespérée ranime leurs forces. Après bien des dangers et des fatigues, ils arrivent enfin au lieu où leurs ancêtres s'étaient si souvent distingués [6]. À peine y sont-ils parvenus que des députés viennent leur offrir la paix; ils avaient été si souvent trahis qu'ils ne purent croire à la sincérité de ces offres; mais bientôt ils voient leurs ennemis eux-mêmes leur apporter des vivres, et les solliciter d'accepter le traité qu'on leur propose. La cause de ces dispositions pacifiques de la part de leurs adversaires est une rupture survenue au mois de juin (1690) entre les Cours de France et de Savoie. Le traité se conclut, la paix est signée; et aussitôt les Vaudois marchent, sous les étendards de leur Prince, contre les auteurs de leur dernière persécution, et de tous les maux qu'ils viennent de souffrir. Le Duc élargit aussitôt ceux qui étaient encore dans les prisons, et leur dit : " Vous n'avez qu'un seul Dieu et qu'un seul Prince; servez votre Dieu et votre Prince. Nous avons été ennemis, soyons désormais amis. D'autres ont causé vos malheurs; mais si vous exposez vos vies pour moi, j'exposerai aussi la mienne pour vous, et tant que j'aurai du pain, je le partagerai avec vous ". Beaucoup de fugitifs, rassurés par les promesses amicales de leur Souverain, rentrèrent aussi dans leur patrie où ils jouirent dès-lors de la liberté de conscience après laquelle ils avaient si longtemps soupiré, et pour laquelle ils avaient tant souffert.
Ici se termine la longue série de maux de tout genre que les infortunés Vaudois endurèrent pour la cause de l'Évangile. Si maintenant nous portons nos regards en arrière, il sera facile de nous convaincre que les Ducs de Savoie n'ont jamais persécuté leurs sujets protestants de leur plein gré, et que les Édits qu'ils publièrent contre eux leur furent tous arrachés par les cruels émissaires de la Cour de Rome, ou par les Rois de France, deux Puissances formidables auxquelles les Princes de Piémont n'osaient résister. Les Inquisiteurs et les Moines furent les principaux moteurs de ces persécutions; voyant que leurs prédications étaient inutiles, ils crurent que la force serait un moyen plus sûr et plus court de conversion, et ils employèrent, dans ce but, tous les moyens dont nous avons parlé. Qui aurait pu jamais reconnaître dans de pareils hommes des Disciples du Sauveur, de ce Maître si doux et si humble de coeur ?
Notes :
1. C'est surtout ce que les Inquisiteurs demandaient.
2. Voir cette Bulle dans Léger, 2e partie, chap. 11, F. 9. Elle est conservée dans la bibliothèque de Cambridge.
3. Léger, 2e partie, p. 208, etc.
4. L'armée ennemie était composée de 2,500 soldats et de beaucoup de paysans armes. Le pont où eut lieu le combat est celui de Salabertrans, ainsi nommé du village près duquel il se trouve.
5. Ils étaient réduits à 400 combattants.
6. Le Pré du Tour est une petite plaine entourée de montagnes inaccessibles, et à laquelle on ne peut parvenir que par un côté, dont quelques hommes armés peuvent aisément défendre l'entrée.