Considérations sur les Vaudois

Chapitre 5

État des Vaudois depuis les persécutions
jusqu'à nos jours

Depuis le traité de 1690, les Princes de Piémont eurent à soutenir différentes guerres dans lesquelles les Vaudois se montrèrent sujets fidèles, courageux et dévoués en conséquence, ils furent tolérés par leurs Souverains légitimes; les privilèges qui leur avaient été accordés dans les nombreux Édits publiés, à différentes époques, par les Ducs de Savoie, furent tous confirmés; ils jouirent de la liberté de conscience et de la paix religieuse pendant tout le 18e siècle; leur religion n'éprouva aucune atteinte. Les Puissances protestantes continuèrent à les protéger; l'Angleterre surtout s'intéressa vivement à leur sort en général, et au sort de leurs Pasteurs en particulier. Déjà la Reine Marie d'Angleterre, épouse de Guillaume III, avait consacré au traitement de ces derniers une somme annuelle, qui reçut le nom de Subside royal anglais; mais cette somme étant insuffisante pour ce but, la nation anglaise y ajouta le revenu d'une collecte faite en 1770, et qui fut appelé Subside national anglais : ces deux sommes constituaient la paye des Pasteurs qui était de 1,000 à 1,100 francs [1]. De son côté, la Hollande fit des collectes, dont le revenu fut appliqué aux Pasteurs émérites, aux veuves de Pasteurs, au Régent d'un collège, aux écoles, et aux pauvres. Les Cantons protestants de la Suisse et Genève ne restèrent pas en arrière, et établirent de nouvelles bourses pour les jeunes étudiant Vaudois qui venaient se former dans leurs Académies à la vocation du saint ministère. Ainsi les Puissances protestantes contribuèrent en même temps à la tranquillité et au bien-être des Vaudois.

Cet état de choses dura jusqu'à la révolution française, où il éprouva quelques changements. Les Vaudois n'étaient plus seulement tolérés, mais ils jouissaient de tous les droits des autres Français; ils étaient leurs égaux en tout. En 1797, le subside nommé royal anglais fut supprimé tout à coup sans que l'on sût alors pourquoi [2]. Le Gouvernement français, pour dédommager les Pasteurs de cette perte, leur assigna une somme de 1,000 francs, prise sur les revenus de quelques biens nationaux, ce qui porta leur paye à 1,500 francs au moins. Les sommes qu'envoyait la Hollande furent aussi beaucoup réduites à cause des pertes qu'essuya ce pays sous le Gouvernement français la plupart des bourses établies en Suisse et à Genève furent supprimées.

En 1814, la Maison de Savoie remonta sur le trône de Piémont, ce qui occasionna de nouveaux changements dans les Vallées. Les Vaudois reprirent alors le même état qu'ils avaient avant la révolution. Tous les anciens Édits qui les concernaient furent confirmés, leur religion fut tolérée. Les biens nationaux furent rendus à leurs anciens possesseurs, et les payes des Pasteurs furent par-là réduites à 500 francs; mais bientôt l'attachement que Sa Majesté Victor-Emmanuel avait témoigné aux députés Vaudois à son entrée dans Turin se manifesta par des effets. Touché de leur dénuement, cet excellent Roi leur accorda d'abord quelques gratifications, et ensuite donna, en 1816, un Édit par lequel il assigne à chaque Pasteur une somme de 500 francs qui leur est fort régulièrement payée depuis 1817, de sorte que leur traitement est le même à présent qu'avant la révolution; mais autrefois c'était à l'Angleterre seule qu'ils le devaient, et Victor-Emmanuel, le premier de tous les Princes de Piémont, n'a pas voulu souffrir que ses sujets Protestants fussent traités autrement à cet égard que les Catholiques, et il s'est acquis par cette noble conduite de nouveaux titres à l'attachement, à la soumission et à la fidélité de ses sujets Vaudois; aussi en 1821 aucun d'eux ne fut complice des troubles qui occasionnèrent sa démission.

Mais ce trait n'est pas le seul qui prouve les bonnes dispositions dont fut toujours animé Victor-Emmanuel envers ses sujets Protestants; ce Prince a toujours accueilli avec bonté les requêtes qui lui ont été présentées par le Modérateur des Églises Vaudoises; il a toujours parlé avec affabilité et intérêt à leurs députés; il a toujours écouté leurs plaintes avec douceur, et il leur a enfin accordé le droit d'être régis et jugés par les mêmes lois que le reste de ses sujets. Cependant dans le militaire, ils ne peuvent pas dépasser le grade de sous-lieutenant; et quant au civil, ils ne peuvent pas s'élever au-dessus de l'état de notaires, secrétaires et médecins. Mais ce que les Vaudois ambitionnent avant tout, c'est la liberté de leur conscience, l'exercice de leur religion et l'amour de leurs Princes.

Le Roi actuel, S. M. Charles-Félix, marche sur les traces de son frère; il n'a rien changé à ses dispositions par rapport aux habitants des Vallées. Puisse son règne être long, tranquille et heureux lui et pour tous ses sujets!

Ce qui contribue encore à la tranquillité et au bonheur des Vaudois, c'est la haute protection dont les couvrent l'Angleterre, la Prusse, la Hollande et la Suisse; la Russie elle-même s'intéresse à eux. Le Roi d'Angleterre, il est vrai, n'a pas rendu aux Pasteurs la somme qui avait été supprimée en 1797. Mais la Suisse protestante a rétabli quatre bourses qui subsistent encore à Lausanne. Les divers États protestants ont montré tout l'intérêt qu'ils prenaient à cette petite et intéressante peuplade, en concourant généreusement à la fondation d'un hôpital qui manquait dans les Vallées [3].

La population des Vallées s'accroît considérablement, et s'élève actuellement à près de vingt mille âmes. Elle compte treize Pasteurs, qui sont soumis à des règlements de discipline rédigés dans des synodes nationaux. Ces assemblées n'ont lieu que rarement, et ne peuvent être convoquées qu'avec la permission du Roi, qui y envoie l'Intendant de la Province, pour veiller à ce qu'on ne s'y occupe que des objets contenus dans la requête. Cette réunion, composée de tous les Pasteurs et de deux députés par Église, nomme aux cures vacantes, autorise les mutations demandées; elle a un Modérateur en chef, un Modérateur adjoint et un secrétaire qui, dans l'intervalle d'un synode à l'autre, ont le pouvoir exécutif en main,

British, 4 Mars 79, Ruseds

Notes :

1. Je dis mille à onze cent francs, parce que les cures de montagne sont plus payées que celle de la plaine.

2. On a su ensuite que c'était parce que quelques-uns des Pasteurs avaient pris chaudement le parti de la révolution, ce qui naturellement irrita beaucoup le Roi d'Angleterre.

3. Une grande partie de ces bienfaits est due au zèle infatigable et au dévouement sans bornes de M. Rodolphe Peyran, Modérateur des Vallées jusqu'en 1823, époque de sa mort. Ce respectable Ecclésiastique dont les connaissances en tout genre étaient très-étendues, et qui joignait à ses vastes lumières un jugement solide et prompt, et une éloquence persuasive, a plaidé souvent la cause de ses compatriotes auprès du Roi Victor-Emanuel et des Puissances étrangères qui les protègent, et ses efforts ont presque toujours été couronnés d'un plein succès.