L'Église vaudoise des vallées du Piémont

...

Introduction

Lire l'histoire d'un pays sans avoir acquis auparavant une connaissance exacte de sa situation géographique, de ses coutumes et de ses moeurs, c'est, pour ainsi dire, le traverser en chemin de fer : les villes, les rivières, les champs de bataille défilent devant les yeux avec une rapidité vertigineuse, et la mémoire conserve à peine quelques noms jetés précipitamment à chacune des stations échelonnées le long de la route.

Notre ambition étant de former des voyageurs intelligents, nous ferons précéder cette histoire d'une description sommaire du pays habité par les Vaudois. L'utilité d'une semblable introduction ressort de ce fait souvent signalé, que nulle part peut-être la configuration du sol ne projette une plus vive lumière sur les événements qui s'y sont déroulés.

En effet, bien peu ont exploré cette partie des Alpes, ou franchi les gorges resserrées de ses torrents impétueux, sans être frappés de l'adaptation merveilleuse de ces lieux fameux aux scènes d'héroïsme et de souffrances dont ils furent les témoins. Tous ceux qui visitent les Vallées vaudoises du Piémont sont obligés de reconnaître, avec leur historien national[1], « que l'Éternel notre Dieu, qui les destinait à être le théâtre de ses exploits, les a fortifiées d'une manière admirable, » si bien qu'il serait difficile d'en trouver d'autres qui offrissent tant de facilités pour l'attaque ou la défense, ou bien, hélas ! pour la violence et la cruauté, triste lot qui, pendant des siècles, fut celui de ce peuple opprimé.

Que ce ne soit point pour nos lecteurs un sujet d'étonnement d'apprendre que cette contrée, féconde en témoins fidèles, et marquée du sceau des plus hautes destinées, n'occupe aucun rang politique au milieu des nations de l'Europe, qu'elle n'a ni rivières navigables, ni mines aurifères, ni commerce, ni richesses d'aucune sorte. C'est le bon plaisir du Tout-Puissant de choisir ainsi « les choses faibles du monde pour confondre les fortes. » Parmi les milliers de planètes jetées dans l'immensité de l'espace, l'une des plus petites est sans contredit celle sur laquelle l'homme a planté sa tente. Et cependant, pour la racheter, le Fils de Dieu mourut sur la croix. De même, au sein de son isolement et de ses souffrances, il a toujours soutenu et fortifié sa petite église des Vallées du Piémont, et pourvu qu'elle conserve dans son intégrité la foi de ses ancêtres, il lui continuera certainement sa protection, jusqu'au jour où elle échangera les palmes sanglantes du martyre contre la couronne immortelle de gloire.

Déployons maintenant une carte de l'Europe et cherchons avec soin, au pied des Alpes Cottiennes, les rochers qui abritaient « les hommes des Vallées. » Nous les trouvons sur le versant oriental de la muraille gigantesque qui sépare l'Italie de la France. Leur territoire, jadis beaucoup plus étendu, embrassait les vallées de Cluson et de Pragela et une partie de la plaine. Il ne comprend plus actuellement que trois vallées resserrées : la vallée de Luserne ou de Pellice avec ses deux annexes d'Angrogne et de Rora, la vallée de Saint-Martin et celle de Pérouse. Ces trois vallées réunies ont une superficie de vingt à vingt-quatre lieues carrées et abritent une population d'environ vingt-deux mille âmes.

Elles sont bornées, au nord et au sud, par le mont Viso et le mont Genèvre; à l'ouest, par les cols Julien et de la Croix; à l'est, par les fertiles plaines du Piémont, au centre desquelles s'élève le mont Cavour.

L'aspect des vallées vaudoises rappelle à la fois les plus beaux sites de la Suisse et ceux de l'Italie. A la Suisse, les sommets neigeux des montagnes lointaines, les rochers surplombants, les clairs ruisseaux, les riants pâturages. À l'Italie, le mûrier dont les feuilles servent à la nourriture des vers à soie qui tissent ces myriades de cocons, source principale de la richesse du paysan vaudois; la vigne grimpante qui enroule ses sarments autour des arbres plantés à distance, dans l'intervalle desquels elle déploie ses gracieux festons chargés de grappes vermeilles au-dessus d'un sol couvert de riches moissons ondulant au souffle de la brise. A l'Italie encore, les teintes azurées du ciel, les brillantes lucioles, le climat doux et énervant qui fait regretter au voyageur l'air vivifiant de la montagne et le rend incapable de l'effort nécessaire pour gravir les sentiers, la plupart du temps trop rapides et trop accidentés, même pour la mule au pied si sûr.

L'historien Léger, natif de ces contrées, parle avec un enthousiasme bien naturel des productions variées de son pays, de ses aigles majestueux, de ses chèvres sauvages, de ses chamois auxquels on fait encore actuellement une chasse active et dont la chair est toujours très appréciée. Il nous est plus facile de comprendre son enthousiasme pour la richesse de la flore et d'admirer avec lui, con amore, la beauté des fleurs vaudoises, bien qu'à vrai dire nous n'ayons pas éprouvé les merveilleuses propriétés médicinales et météorologiques qu'il leur prête. C'est ainsi, par exemple, que nous n'avons pas eu la bonne fortune de découvrir un certain chardon qu'il préconise comme « une nourriture délicieuse, un mets succulent, un baromètre infaillible et un excellent antidote contre la peste. »

Les Vaudois s'attachent passionnément à leur sol natal, même aux endroits les plus stériles et les plus désolés. Perdu sur des sommets d'un aspect sauvage et repoussant, gagnant péniblement une vie précaire, le montagnard est satisfait si son arpent de terre et son travail lui procurent une frugale subsistance. Dans les régions plus élevées, les habitants, privés de combustible, se voient obligés de vivre sous le même toit que leurs bestiaux pour supporter les froids excessifs des hivers alpins.

Un bon marcheur ferait aisément, en vingt-quatre heures, le tour des trois vallées où, jusqu'en 1848, les Vaudois furent, pour ainsi dire parqués, de par la loi. La vallée de Luserne est ouverte et chaude; celle de Saint-Martin froide et nue. La vallée de Pérouse tient tout ensemble de l'une et de l'autre.

La culture des champs, qui comprend le riz, l'orge, l'avoine, les pommes de terre, les choux, les navets, les haricots, le chanvre, constitue, avec le soin des bestiaux, l'occupation presque exclusive des Vaudois de la montagne. Dans les régions moins élevées, et partant plus tempérées, la vigne et les cocons absorbent la plus grande partie de leur temps. Toutefois, ce n'est là que le travail de l'été. Pendant l'hiver, qui dure cinq, six et même huit mois, selon l'altitude, les femmes se réunissent pour filer, au coin du feu. Les manufactures sont inconnues. Quant aux filatures, elles emploient les étrangers de préférence aux Vaudois. La présence de ces étrangers est un danger permanent pour la moralité publique.

Un grand nombre de jeunes gens, ne trouvant pas d'occupation dans leurs étroites vallées, émigrent sur le continent et jusque dans la Grande-Bretagne, où généralement leurs services sont très appréciés.

Bien que depuis ces trente dernières années de grandes améliorations se soient produites dans la condition matérielle des Vaudois, leurs habitations ne laissent pas d'être encore assez misérables. Les maladies résultant d'une alimentation insuffisante sont toujours fréquentes, et souvent le voyageur est péniblement impressionné à la vue des goîtres dont sont affligées de jeunes femmes qui, sans cette infirmité, auraient une physionomie des plus agréables.

L'état des Vaudois ne ressemble plus autant à leur musique « en ton mineur et pitoyable; » mais il reste encore beaucoup à faire pour ajouter à leur confort et à leur prospérité.

La construction d'un orphelinat a eu sur la population une excellente influence au double point de vue moral et spirituel, car la plupart des orphelins, qui sont en grand nombre, se trouvent ainsi placés dans un milieu chrétien. Il existe, en outre, à la Tour, un hôpital dû aux efforts persévérants de M. Geymet, qui, en dépit de tous les obstacles, a constamment poursuivi la réalisation de son projet en répétant : « Un gland n'est pas un chêne; je planterai le gland, et Dieu, qui donne l'accroissement au chêne, bénira mon entreprise. » Aujourd'hui, grâce à la bénédiction de Dieu, le gland planté par ce chrétien généreux est devenu un grand arbre abritant les malades « qui trouvent encore la guérison dans ses feuilles. »

Pendant de longues années, cet hôpital fut l'objet de la sollicitude et des sacrifices du général Beckwith. Un établissement analogue a été fondé à Pomaret; mais il est moins vaste que celui de la Tour[2].

Chaque paroisse possède un fonds de réserve pour les pauvres qu'alimentent des contributions volontaires, recueillies plus particulièrement en Hollande.

On serait peut-être tenté de croire qu'une vie si dure, une nourriture si précaire, des habitations si misérables ont ravalé l'homme au niveau de la bête qu'il paît. Il n'en est rien. Que ce soit un effet de la beauté de la nature environnante, de leur isolement ou de la pureté de leurs croyances, toujours est-il que partout on trouve, chez les Vaudois, des manières affables qui témoignent d'une excellente éducation. Sur les sommets les plus élevés, comme dans les gorges les plus retirées, le voyageur est en sûreté et le bienvenu. Pour peu qu'il désire faire plus ample connaissance avec ses hôtes, il les verra aussitôt prêts à l'accueillir sous leur toit. Les habitants de ces solitudes ne lui paraîtront nullement inférieurs en intelligence au reste du monde civilisé. Il est vrai que leur situation particulière, et le long régime d'oppression auquel ils ont été soumis, donnent en général un tour mélancolique à leur conversation, en tant qu'il s'agit des événements du temps présent. Mais faites allusion aux exploits de leurs ancêtres, évoquez le souvenir de leurs souffrances, aussitôt l'oeil du paysan vaudois brillera, et, avec toute la fougue et toute l'éloquence de sa langue méridionale, il redira leur constance héroïque et la sainteté de la cause pour laquelle ils combattaient.

Le présent et l'avenir sont loin de leur inspirer un égal intérêt; mais cette indifférence apparente ne doit point leur aliéner nos sympathies. Rappelons-nous que, pendant des siècles, ce peuple fut enchaîné, persécuté, qu'il vit, pour ainsi dire, dans le cimetière de sa race, sur une terre « où il n'est pas un rocher qui ne soit un monument de mort, pas une prairie qui n'ait vu quelque supplice, pas un village qui n'ait eu des martyrs[3]. »

« Je n'ose lire l'histoire de nos souffrances et de nos persécutions, » disait à l'auteur une dame de la Tour, « cela me ferait haïr nos ennemis, et notre religion nous enseigne à les aimer et à prier pour eux. »

Les hommes des Vallées apprécient l'instruction à sa juste valeur, et nous pourrions entretenir longuement nos jeunes écoliers français, qui poursuivent leurs études avec toutes les facilités que la tendresse de parents dévoués leur assurent, des privations endurées par les enfants vaudois pour acquérir ce privilège inestimable. Nous en savons plus d'un, actuellement l'honneur du ministère, des sciences ou des lettres, dont les études ont été poursuivies en dépit de travaux manuels et de souffrances physiques qui eussent rebuté des esprits ordinaires et éteint l'enthousiasme dans des âmes moins fortement trempées. Au nombre de nos amis, nous comptons des hommes qui, tout en suivant les cours de l'université, étaient obligés, chaque matin, de descendre de la montagne, portant sur leurs épaules une charge de fagots qu'ils vendaient dans la plaine pour subvenir à leurs besoins.

Les sacrifices que s'imposent les parents ne sont ni moins grands ni moins admirables. Pour assurer à leurs enfants les avantages d'une bonne éducation, ils consentent à vendre leur petite ferme des vallées, -- patrimoine sacré des ancêtres, -- et s'établissent dans le voisinage de La Tour, à proximité du collège fondé dans cette ville, en 1828, par le docteur Gilly et le général Beckwith.

Les chaires de théologie qui primitivement y étaient annexées ont été transférées à Florence en 1860; mais, pour avoir perdu de son importance, cet établissement n'en continue pas moins à rendre de précieux services; c'est une pépinière où se recrutent les jeunes gens les mieux qualifiés que l'on envoie ensuite à Florence ou à l'étranger poursuivre leurs études en vue du ministère ou des missions évangéliques.

Notes:

  1. Léger.
  2. En italien : Torre Pellice, c'est-à-dire la Tour du Val Pellice, nom que porte actuellement la vallée de Luserne.
  3. Muston, L'Israël des Alpes, Histoire des Vaudois du Piémont, t. I, p. 201.