L'Église vaudoise des vallées du Piémont

Chapitre 2

Doctrines et moeurs de l'Église vaudoise

La persécution et la croix !

Nous abordons maintenant cette lutte séculaire contre l'injustice et la tyrannie, cette héroïque défense de la vérité à laquelle rien ne se peut comparer dans l'histoire d'aucun peuple ni d'aucune église. Nous avons dit plus haut que tandis que l'Église catholique italienne s'éloignait de sa foi première, l'Église vaudoise maintenait avec une fermeté toujours plus grande l'intégrité des doctrines évangéliques. Un simple rapprochement entre les cérémonies fastueuses du culte catholique et les assemblées vaudoises du Pra-du-Tour [1] nous offre un exemple saisissant des deux tendances que nous signalons.

C'est à l'heure des vêpres. Le soleil couchant, filtrant à travers les vitraux de la cathédrale de Milan, projette ses rayons multicolores jusque sur les dalles du sanctuaire. La fumée de l'encens s'élève en spirales, tandis qu'une longue procession de prêtres et d'enfants de choeur, vêtus de blanc, s'avancent lentement le long de la nef immense en chantant leurs Ave Maria, et disparaissent sous le portique du superbe monument.

Quittons maintenant la ville et gravissons les hauteurs. Un épais brouillard couvre la plaine; mais à mesure que nous nous élevons, les vapeurs blanchâtres qui nous environnent se dissipent; quelques sommets émergent de cet océan, et bientôt on aperçoit une gorge profonde dominée par des rochers qu'on dirait placés -- en sentinelles pour en défendre les abords.

Le soleil, qui se lève au même instant, découvre l'entrée d'une caverne dans les profondeurs de laquelle nous distinguons un groupe de jeunes montagnards prêtant avidement l'oreille aux discours d'un vénérable vieillard à cheveux blancs, qui tout en parlant, les contemple d'un air grave et paternel. Puis, l'auditoire se disperse. Les uns cherchent l'ombre de la forêt voisine pour y préparer leurs devoirs; les autres escaladent les hauteurs ou suivent les bords du torrent, en quête de plantes médicinales. Mais quand la rosée couvre les pâturages, quand le vigneron a terminé son travail, quand le gardeur de chèvres a rentré son troupeau, nous les voyons traverser la prairie et se réunir de nouveau autour du vieillard qui leur lit et leur explique la sainte Parole de Dieu. La voix de la prière se fait alors entendre, voix d'un homme qui parle à Dieu au nom de ses frères à genoux et se fait l'interprète de leurs besoins et de leurs aspirations; un chant s'élève dont les mâles accents se confondent avec les mugissements du torrent; puis tout se tait, et nos jeunes montagnards vaudois regagnent furtivement leurs demeures, à la faveur de la nuit, tremblant que les étoiles qui constellent l'azur du ciel ne révèlent leur présence à leurs ennemis aux aguets.

Aujourd'hui les Vaudois ne se réunissent plus secrètement au Pra-du-Tour. Grâce à Dieu, grâce à la tolérance de leurs princes et au bienveillant concours de leurs amis chrétiens, ils possèdent maintenant des temples dans lesquels ils s'assemblent librement, et un collège où ils peuvent élever leurs enfants dans le respect des principes religieux qui leur sont chers. Mais n'anticipons pas, et avant d'applaudir à cette heureuse transformation, rappelons les horribles persécutions qui l'ont précédée et que déroulent à nos yeux les annales sanglantes de ce peuple martyr.

La retraite que nous venons de décrire est chère aux « hommes des Vallées, » car elle leur servit jadis tout à la fois de place de refuge, de forteresse, de temple et d'académie.

« C'était là, » dit l'historien Muston, « dans la solitude presque inaccessible d'une gorge profonde où la nature recueillie n'envoyait à leur âme que d'austères inspirations, que les barbes avaient leur école. On leur faisait apprendre par coeur les évangiles de saint Matthieu et de saint Jean; les épîtres catholiques et une partie de celles de saint Paul. Ils s'exerçaient à parler le latin, la langue romane et l'italien. Après cela, ils passaient quelques années dans la retraite; puis on les consacrait au ministère par l'administration de la sainte cène et l'imposition des mains [2]. »

Mais les doctrines fondamentales qui sont à la base de tout leur enseignement, la grande leçon que répètent les échos de leur sauvage académie et qui résume toutes les protestations de cette Église primitive se ramènent à ces trois points :

Dieu, l'unique objet du culte;
La Bible, l'unique règle de la foi;
Christ, l'unique fondement du salut.
Le caractère des Barbes nous est généralement dépeint sous les couleurs les plus flatteuses, même par leurs adversaires. On les appelle « amis de toutes les vertus et ennemis de tous les vices. » Le nom familier de barbes, synonyme d'oncle, par lequel on les désignait, semble indiquer qu'ils exerçaient une influence patriarcale plutôt que sacerdotale.

L'histoire de leur vie nous les montre entièrement esclaves du devoir et étrangers à toutes les préoccupations mesquines de l'ambition ou de l'intérêt. Ils étaient entretenus par les contributions volontaires des fidèles. « La nourriture et ce dont nous sommes couverts, » avouent-ils humblement, « nous sont administrés et donnés gratuitement et par aumônes, en suffisance, par le bon peuple que nous enseignons [3].» Cependant, à l'exemple de l'apôtre Paul, les barbes recevaient une instruction professionnelle qui les mettait à même de pourvoir à leurs besoins en travaillant de leurs propres mains. « Quelques-uns étaient colporteurs, d'autres artisans, la plupart médecins ou chirurgiens; tous enfin connaissaient la culture des terres et l'entretien des troupeaux, aux soins desquels ils avaient été voués dans leur enfance [4]. »

La plupart n'étaient point mariés; non qu'il y eût aucune interdiction à cet égard, mais afin d'être plus libres au service du Seigneur. Leurs perpétuelles missions, leur indigence, leurs voyages fréquents, leur vie toujours militante et toujours menacée, font comprendre aisément la raison de ce célibat volontaire.

La Parole de Dieu fut de tous temps le plus précieux joyau des Vaudois et la règle suprême de leur vie. Ils s'attachaient avec une sainte obstination à tout ce qu'elle commande et s'abstenaient avec une égale loyauté de tout ce qui ne paraissait pas conforme à ses divins préceptes. Privés de temples pendant des siècles, forcés de célébrer leur culte « dans les cavernes et les antres de la terre », ils n'avaient pour guide que la Parole; mais elle était pour eux, suivant l'expression du Psalmiste, « une lampe à leurs pieds, une lumière sur leur sentier. »

« La connaissance de la Bible et la soumission à ses enseignements forment en effet le trait distinctif des anciens Vaudois. L'examen des saintes lettres n'était pas le devoir ou le privilège des seuls barbes et de leurs élèves. L'homme du peuple, le laborieux campagnard, l'humble artisan, le vacher des montagnes, la mère de famille, la jeune fille gardant le bétail tout en filant avec le fuseau, faisaient de la Bible une étude attentives consciencieuse [5]. »

Ces habitudes de piété ne pouvaient manquer d'exercer une influence profonde sur les diverses manifestations de la vie intellectuelle et morale du peuple vaudois. Nous en retrouvons la trace dans les écrits originaux que possède l'Église vaudoise, écrits dont la forme scripturaire et la simplicité sont les caractères distinctifs.

Le modérateur Léger, prévoyant sans doute le terrible orage de 1655, qui déjà se formait contre elle, recueillit les écrits des Vaudois et les remit, en 1658, à lord Morland, ambassadeur à la cour de Turin. Ce dernier les emporta en Angleterre où ils furent déposés dans la bibliothèque de Cambridge. Léger en fit une seconde édition, mais beaucoup moins complète, qu'il déposa lui-même à la bibliothèque de Genève, -- sage précaution s'il en fût, car, par suite d'une négligence inexplicable ou de quelque fraude, un nombre considérable des manuscrits de Cambridge ont disparu.

Au nombre de ces ouvrages originaux, en vers et en prose, et pour la plupart écrits en langue vaudoise, dialecte particulier de la langue romane, nous citerons : la Noble Leçon et le Catéchisme, qui portent la date de l'an 1100; le traité de l'Antéchrist et la Confession de foi, qui sont de 1120; le traité du Purgatoire, de 1126; plusieurs Commentaires sur les saintes Écritures, et enfin une traduction de la Bible en langue romane, sans indication de date, mais nécessairement antérieure à tous les autres écrits vaudois qui la citent fréquemment.

« Ce peuple vaudois, » dit l'historien Gilles, « a eu des pasteurs fort doctes et bien versés ès sciences, langues et intelligence de l'Écriture sainte et des docteurs de l'ancienne Église, comme appert par leurs écrits. Mais surtout, tous ces barbes ont été fort laborieux et vigilants, tant à bien instruire leurs disciples en la piété et spécialement à transcrire tant qu'ils pouvaient les livres de la sainte Écriture [6]. » Cela explique pourquoi les livres de la Bible, traduits en langue romane, sont en plus nombreuses copies que nul autre ouvrage conservé dans nos manuscrits vaudois.

Le caractère général de ces écrits est tout ensemble dogmatique et pratique. La foi et la piété, l'étude des vérités divines et la vie d'obéissance s'unissent constamment dans les productions littéraires des Vaudois. Avec une sagesse qui les honore, ils s'interdisent les dissertations oiseuses sur les mystères du christianisme et se contentent de les exposer simplement dans les termes mêmes de la Bible, s'attachant de préférence à en dégager les enseignements pratiques qui en découlent.

Quoique écrits à une époque de ténèbres générales, ces documents ne sont entachés ni d'exagérations ni de superstitions. La modération et la convenance de langage n'abandonnent jamais leurs auteurs, même lorsqu'ils abordent la controverse. « Il fallait assurément, » a-t-on dit avec raison, « une connaissance approfondie de l'Évangile, une piété vivante et un sens chrétien développé, pour se placer à cette hauteur de vérité et de moralité dès la fin du onzième siècle [7]. »

Mais le plus beau fleuron de la couronne littéraire des Vaudois est sans contredit leur « Nobla Leyczon » ou « Noble Leçon, » poème d'une inspiration élevée, animé d'un souffle véritablement évangélique, exprimant, en un langage d'une singulière énergie, toute l'horreur que ces chrétiens primitifs éprouvaient pour la mariolâtrie, le culte des saints, la suprématie du pape, les pompes idolâtres de la messe et autres erreurs d'invention pontificale.

Le poème s'ouvre par une exhortation à la repentance fondée sur la croyance généralement répandue parmi les chrétiens des premiers siècles, que quand l'Évangile aurait été prêché pendant mille ans, Satan serait délié, et qu'alors viendrait la fin du monde. Ceci reporte donc l'ouvrage à la seconde moitié du onzième siècle (date expressément fixée du reste par le sixième vers), et ajoute une preuve décisive à celles que nous avons déjà données de l'antériorité de l'Église vaudoise à Pierre Valdo.

Quelques extraits de ce poème, faits d'après le texte original, donneront à la fois une idée de son contenu et de la langue parlée par les « hommes des Vallées. »

En voici le début :
O frayres, entende una nobla leyczon :
Souvent deven velhar e istar en orezon,
Car nos veyen aquest mont esser pres del chavon;
Mot curios devrian esser de bonas obras far,
Car nos veyen aquest mont de la fin apropriar.
Ben ha mil e cent anez compli entierament
Que fo scripta l'ora car sen al derier temp...

« O frères, écoutez une noble leçon :
Souvent devons veiller et être en oraison,
Car nous voyons ce monde être près de sa chute;
Moult curieux devrions être de bonnes oeuvres faire,
Car nous voyons ce monde de la fin approcher.
Bien a mille et cent ans accomplis entièrement
Que fut écrite l'heure que nous sommes au dernier temps... »
Après cette introduction, l'auteur entre en matière et traite des trois législations successives que Dieu donna au monde : la loi naturelle, la loi mosaïque et la loi évangélique. Cette exposition revêt la forme d'un récit où sont retracées à grands traits l'histoire d'Adam, la chute, l'origine, la grandeur et la dispersion du peuple d'Israël; enfin et surtout la naissance miraculeuse, la vie sainte et la mort expiatoire de Jésus-Christ.

Ce poème ne compte pas moins de 479 vers, et nous ne pouvons le reproduire en entier. Citons seulement un passage qui témoigne de la moralité des Vaudois et des persécutions que de bonne heure ils eurent à souffrir.
Que si n'i a alcun bon que ame e tema Yeshu Xrist
Que non volha maudire ni jurar ni mentir,
Ni avoutrar ni aucir ni penre de l'altruy,
Ni venjar se de li seo enemis
Ilh dion qu'es Vaudes e degne de punir.

« Que si y en a aucun bon qui aime et craigne Jésus-Christ,
Qui ne veuille maudire ni jurer ni mentir,
Ni adultérer ni occire ni prendre de l'autrui,
Ni venger soi de les siens ennemis,
Ils disent qu'il est Vaudois et digne de punir [8]. »
Notons en passant que ce nom de Vaudes a dans la langue romane le sens de sorcier. Quelques auteurs font dériver le nom de Vaudois de cette épithète injurieuse par laquelle leurs ennemis désignaient ces chrétiens à la haine et aux fureurs de la multitude ignorante et fanatique.

Il nous reste maintenant à rappeler brièvement quelles étaient les croyances des Vaudois : ce sera montrer en même temps leur conformité frappante avec la foi de l'Église chrétienne primitive et des diverses Églises évangéliques issues de la Réforme.

Ils croient en un Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit; Jésus-Christ leur est « vie, vérité, paix et justice, pasteur et avocat, victime et sacrificateur; » il est mort pour le salut de tous les croyants et ressuscité pour notre justification.

Ils rejettent le Purgatoire, « ce rêve de l'Antéchrist imaginé contre la vérité, » et n'admettent que les deux sacrements institués par notre Seigneur Jésus-Christ, savoir : le baptême et la sainte cène.

Pour eux, les sacrements sont « les signes ou formes visibles de grâces invisibles, » dont les fidèles font bien d'user, mais qui ne sont pas indispensables au salut.

Ils souscrivent aux douze articles du Symbole qu'on appelle des Apôtres, « regardant comme hérésie tout ce qui n'y est pas conforme. » Ils admettent aussi le symbole d'Athanase et les décisions des quatre premiers conciles oecuménique comme ne s'écartant pas de la Parole de Dieu.

Pour eux, en effet, la source de la vérité est uniquement dans la Bible. Ils rejetaient en conséquence tout ce qui ne leur paraissait pas conforme à ses enseignements, en même temps qu'ils professaient de croire et d'observer tout ce qu'elle révèle et qu'elle ordonne. C'est en vertu de ce principe qu'ils ont constamment répudié les doctrines basées sur l'autorité et sur les traditions humaines, les images, les croix, les reliques, l'adoration et l'intercession de la vierge Marie et des saints, les fêtes consacrées à ces mêmes saints, les prières qu'on leur adresse, l'encens et les cierges qu'on brûle en leur honneur; la messe, la confession auriculaire, le purgatoire, l'extrême-onction, les prières pour les morts, l'eau bénite, le carême, l'abstinence des viandes à de certains temps, à de certains jours, les jeûnes imposés, les pénitences de commande, les processions, les pèlerinages, le célibat des prêtres, la vie monastique... , enfin toutes choses semblables inventées par les hommes et principalement les messes » (Confession de foi) [9].

La moralité des « hommes des Vallées » était passée en proverbe, de l'aveu même de leurs ennemis. La fréquentation des tavernes, « ces fontaines de péché, ces écoles du diable où il fait des miracles à sa manière, » leur était interdite, aussi bien que la danse « qui est la procession et la pompe du malin esprit » « Dans la danse, » disent-ils, « on viole les dix commandements de Dieu : les coeurs s'y enivrent de joies temporelles, oublient Dieu, ne disent que mensonges, et que folies, et s'adonnent à l'orgueil et aux convoitises. »

Tels sont les principes que les Vaudois s'efforçaient d'inculquer à leurs enfants dont l'éducation et l'instruction tenaient une si grande place dans leurs préoccupations. « Les enfants, » disent-ils, « doivent être rendus spirituels à Dieu, par le moyen de la discipline et des enseignements. Celui qui enseigne son fils confond l'ennemi, et à la mort du père, on peut presque dire qu'il n'est pas décédé, car il laisse après lui quelqu'un qui lui est semblable. »

Un des ennemis les plus acharnés des Vaudois, Claude de Seyssel, archevêque de Turin, leur rend ce témoignage, que « pour leur vie et leurs moeurs, ils ont été sans reproches parmi les hommes, s'adonnant de tout leur pouvoir à l'observation des commandements de Dieu. »

En dépit de l'aversion que lui inspirent « ces hérétiques qui se glorifient de suivre l'Évangile jusqu'à un iota, » saint Bernard est obligé de convenir que « rien n'est plus chrétien que leur foi, rien plus irréprochable que leur manière de vivre. »

Enfin l'inquisiteur Rainier leur a rendu justice en écrivant les lignes suivantes dans son livre contre les Valdenses :

« On peut reconnaître les hérétiques à leurs moeurs et à leurs discours, car ils sont réglés dans leurs moeurs et modestes; ils évitent l'orgueil dans leurs vêtements, qui ne sont d'étoffe ni précieuse ni vile. Ils ne s'adonnent pas au négoce pour n'être pas exposés au mensonge, aux jurements et aux fraudes; ils vivent de leurs travaux comme artisans; leurs docteurs mêmes sont cordonniers. Ils n'entassent pas des richesses, mais se contentent du nécessaire. Ils sont chastes... tempérants dans le manger et le boire. Ils ne fréquentent ni les cabarets ni les danses et ne s'adonnent pas aux vanités... Ils travaillent constamment, ils étudient et enseignent... On les connaît aussi à leurs discours concis et modestes, dans lesquels ils se gardent de la bouffonnerie, de la médisance ou des jurements [10]. »

Un semblable témoignage, tombé de la plume de leur ennemi et de leur persécuteur, nous rappelle involontairement le mot du roi Louis XII, auquel on présentait un rapport sur ses sujets vaudois du Val-Louise : « Ces hérétiques, » dit-il, « sont meilleurs chrétiens que nous. »

Citons encore un aveu précieux échappé à un écrivain catholique moderne qui, en parlant de cette petite communauté chrétienne, s'exprime ainsi : « Que ce fût l'effet de leur religion, de leur pauvreté, de leur faiblesse ou des persécutions qu'ils avaient souffertes, les Vaudois avaient conservé des moeurs intègres, et l'on ne pourrait pas dire qu'ils eussent rejeté le frein de l'autorité pour obéir à l'impétuosité de leurs passions [11]. »

La constitution de l'Église vaudoise, sa discipline forte et éminemment évangélique nous fournissent comme une démonstration nouvelle des vertus chrétiennes qui signalaient ses membres à l'admiration de leurs adversaires.

Ils admettaient, comme ils le font encore, le baptême des enfants, et distribuaient la cène sous les deux espèces, tenant extrêmement à ce que ces deux sacrements fussent administrés par un pasteur dûment ordonné.

Pour ce qui est de l'ordination, les barbes ou pasteurs avaient coutume, depuis les temps les plus reculés, dit l'historien Gilles, « de s'assembler une fois l'an en synode général, pour traiter des affaires de leur ministère, le plus souvent au mois de septembre. » Dans ces synodes, ils examinaient et admettaient au saint ministère les étudiants qui leur paraissaient qualifiés, et nommaient aussi ceux qui devaient aller en voyage auprès des Églises éloignées.

Le même auteur ajoute :

« Ils s'assemblent aussi extraordinairement par députés, de tous les quartiers de l'Europe où se trouvent des Églises vaudoises. Tel fut le synode tenu au Val-Cluson, au temps de nos plus prochains aïeux, auquel se trouvèrent cent et quarante pasteurs des Vaudois, venus de divers pays [12]. »

Ces faits sont confirmés par beaucoup d'écrivains et notamment par une bulle du pape Jean XXII adressée à Jean de Badis, inquisiteur dans le diocèse de Marseille, au commencement du quatorzième siècle; on y lit entre autres choses : « Il est arrivé jusqu'à nos oreilles que dans les vallées de Luserne, de Pérouse, etc., les hérétiques valdenses se sont accrus et augmentés au point de former des assemblées fréquentes, en forme de chapitres, dans lesquels ils se trouvent réunis jusqu'à cinq cents. »

En dehors de l'imposition des mains, nous n'avons aucun détail sur la manière dont on procédait à l'admission au saint ministère. Mais les coutumes des Vaudois ne changent guère, et le lecteur lira sans doute avec profit le récit d'une cérémonie de ce genre, célébrée à La Tour, pendant l'automne de l'année 1853.

L'examen des candidats, au nombre de cinq, eut lieu dans le collège, en présence du corps pastoral au complet, convoqué en synode, et présidé par la « Table » ou pouvoir exécutif. Les circonstances particulières du moment, la grandeur de l'oeuvre proposée aux candidats, l'intérêt personnel qui s'attachait à l'un d'eux, récemment sorti de l'Église romaine, dans laquelle il occupait un poste éminent, tout concourait à donner à cette cérémonie une importance et une solennité exceptionnelles.

Le synode siégea pendant plusieurs jours consécutifs, examinant séparément et avec le plus grand soin chaque candidat sur sa foi, sur ses connaissances théologiques, sur les motifs qui lui faisaient rechercher l'ordination dans l'Église vaudoise. Les réponses furent dûment enregistrées et un compte rendu détaillé des décisions de l'assemblée expédié aux différentes Églises des Vallées.

Cette année-là, l'examen porta principalement sur trois points : la justification par la foi, la divine autorité de la Bible et la constitution de l'Église vaudoise. Les réponses faites à ces diverses questions ayant paru satisfaisantes, un passage biblique fut remis à chaque candidat qui prêcha sur le texte choisi dans le temple même de La Tour.

L'imposition des mains eut lieu après l'examen et le sermon d'épreuve. La cérémonie fut simple. Elle s'ouvrit par le chant d'un cantique, qui fut suivi d'une allocution du modérateur sur les devoirs des candidats rangés au pied de la chaire et entourés par les pasteurs. Après la prédication, l'orateur descendit, et les candidats s'étant mis à genoux, tous les pasteurs étendirent leurs mains au-dessus de leur tête en implorant sur eux la bénédiction de Dieu. Une accolade fraternelle termina cette fête touchante.

Bien des coeurs battaient à la vue de ces jeunes missionnaires rayonnants de joie qui acceptaient ainsi l'auguste mission d'ensemencer le sol italien de la Parole de Dieu, et d'aller, à l'exemple des barbes, leurs glorieux ancêtres, porter l'Évangile de paix et de pardon aux descendants de leurs implacables ennemis.

L'un des plus grands services rendus par l'Église vaudoise fut la traduction des Évangiles entreprise par les barbes qui, au cours de leurs voyages missionnaires, en distribuaient d'innombrables copies, non seulement aux fidèles de leurs troupeaux, mais au loin, dans les différents pays qu'ils traversaient. On verra bientôt quelle riche moisson sortit de ces semailles.

Ceci nous rappelle un autre pionnier de la même oeuvre, un vaillant traducteur dont le nom a déjà figuré dans ces pages, l'illustre marchand, Pierre Valdo, et nous ne pouvons résister au désir de donner ici une courte notice biographique sur ce réformateur que ses contemporains appelaient communément, « le pauvre homme de Lyon. »

Pierre n'avait pas toujours été « le pauvre homme de Lyon, » il n'avait pas toujours porté des habits de frise grossière; on ne l'avait pas toujours vu, allant dans les carrefours ou le long des haies, chaussé de sandales, convier les hommes à se repentir et à renoncer aux abominations de la grande Babylone. Il nous souvient d'un jour où le riche marchand était vêtu de pourpre et de fin lin et se traitait magnifiquement. Des mets exquis couvraient sa table et le vin coulait abondamment, aux accents mélodieux des instruments de musique. Au nombre des convives se trouvait un ami d'enfance, compagnon habituel de ses plaisirs, jeune et insouciant comme lui.

Nous ignorons sous quelle forme la mort lui apparut; mais il est certain qu'elle le frappa soudain au milieu du festin et le foudroya comme plus tard elle devait foudroyer un autre jeune homme sous les yeux d'un autre réformateur. L'effet produit sur les deux survivants fut le même : une profonde conviction de la nécessité de se repentir, une résolution irrévocable de se consacrer à Dieu. Luther, on le sait, se retira dans un couvent et s'y plongea dans l'étude et la méditation. Valdo demeura dans le monde sans être du monde. Il vendit ses terres, ses maisons, quitta ses vêtements somptueux et consacra sa fortune au soulagement des pauvres et à l'évangélisation.

L'étude de la Bible devint sa grande occupation. On prétend même qu'il en traduisit quelques livres du latin en langue vulgaire. Nous n'oserions affirmer qu'il entreprit lui-même ce travail; mais il est hors de doute que par son entremise de nombreuses copies de la Parole de Dieu furent répandues parmi le peuple.

À son exemple, une foule de ses concitoyens renoncèrent à tout ce qu'ils possédaient et s'en furent prêcher l'Évangile dans les campagnes, dans les maisons de la ville, sur les places publiques, dans les églises, « provoquant les autres à faire de même. » C'est ainsi que les disciples d'un homme qui s'était appauvri pour suivre Jésus, ont été appelés les paores de Lyon, « les pauvres de Lyon. »

Les grands succès de Pierre, la vie vraiment apostolique de ses adhérents lui attirèrent bientôt les anathèmes du pape et les persécutions de l'archevêque de Lyon. Il s'enfuit en Picardie où se trouvait un nombre considérable de coreligionnaires, traversa ensuite les Alpes, séjourna quelque temps en Piémont, dans le voisinage des Vallées vaudoises, et se fixa enfin en Bohême, où il mourut vers l'an 1197, laissant après lui une foule de disciples qui, dispersés par la persécution, se réfugièrent en diverses contrées et y portèrent les précieuses vérités de l'Évangile.

Telle la tempête qui déracine l'arbre en porte la semence au loin sur son aile rapide et la dépose en un lieu désert qu'elle embellit de son feuillage et enrichit de ses fruits.

Notes:
  1. En italien : Prato del Torno; en patois : Pra del Tor, Pra-du-Tour ou Pré-du-Tour. Un tournant brusque de la vallée d'Angrogne découvre subitement cette prairie.
  2. Muston, L'Israël des Alpes, t. I, p. 4.
  3. Monastier, t. 1, p. 128.
  4. Muston, t. 1, p. 6.
  5. Monastier, t. 1, p. 132-133.
  6. Gilles, Histoire ecclésiastique des Églises réformées recueillies en quelques valées de Piedmont, chap. II, p. 15. Genève, 1644.
  7. Monastier, t. I, p. 102.
  8. Raynouard : " Choix de poésies originales des Troubadours, t. II, p. 73 et suiv., traduction reproduite avec quelques variantes par Monastier, t. II, p. 246 et suiv.
  9. Monastier, t. I, chap. XI.
  10. Maxima Bibliotheca, PP, t. XXV, chap. III et VII, col. 263, 264, 272, cité par Monastier, t. I, p. 134.
  11. Carlo Botta. Storia d'Italia, cité par Monastier, t. I, p. 136.
  12. Gilles, Histoire ecclésiastique, chap. II, p. 16, 17.