L'Église vaudoise des vallées du Piémont

Chapitre 3

Missions de l'Église vaudoise

Laissons pour un moment les vallées resserrées du Piémont et suivons les missionnaires vaudois dans leurs excursions périlleuses à travers l'Europe méridionale.

On aurait pu croire que cette Église persécutée avait assez à faire à pourvoir à ses propres besoins spirituels. Nullement. Dès les premiers jours, nous la voyons distraire une partie de ses faibles ressources pour subvenir aux nécessités des autres, et faire choix de l'élite de ses enfants pour les envoyer en missions, en dépit des dangers de toute nature et de la mort qui le plus souvent les attendaient.

À l'exemple des apôtres, leurs barbes ou pasteurs, allaient toujours deux par deux, savoir un vieillard et un jeune homme, « l'un plus expérimenté en la connaissance des lieux, des chemins, des personnes et des affaires, et l'autre d'entre les nouveaux élus, pour s'y expérimenter [1]. »

Chaque pasteur devait être missionnaire à son tour; « la mission était ordinairement pour deux ans et durait jusqu'à ce qu'on les remplaçât par d'autres pasteurs envoyés par un autre synode [2]. »

Un historien nous a décrit en termes poétiques la route suivie par ces hardis missionnaires montagnards et l'accueil enthousiaste qui leur était fait à chacune des stations où ils s'arrêtaient. Grâce à leur zèle infatigable, les disciples du Seigneur se multipliaient partout : sur les coteaux couverts d'oliviers, dans la chaumière tapissée de vigne, sur les sommets neigeux des Alpes, dans les fertiles plaines de l'Adige et du Pô, et, qui le croirait? jusque dans les palais de marbre de Gênes la Superbe, jusque sur les sept collines de la Ville éternelle, c'est par milliers que l'on comptait ceux qui ne ployaient plus le genou devant Baal.

« Qu'ils sont beaux sur les montagnes les pieds de ceux qui apportent de bonnes nouvelles ! » Quelle douce fête pour ces chrétiens épars que la venue des barbes missionnaires attendus pendant toute l'année avec la certitude d'un retour régulier comme celui du printemps. « Saison rapide, mais bénie, dans laquelle les fruits de l'âme et les moissons du Seigneur s'avançaient vers leur maturité [3]. »

Les barbes étaient des médecins pour l'âme et pour le corps; ils soulageaient en même temps les souffrances physiques et les détresses morales de leurs fidèles adeptes, à l'exemple du bien-aimé Luc, compagnon de Paul et disciple de Jésus-Christ.

Bien peu de nos lecteurs se doutent du succès prodigieux qui couronna ces missions lointaines dans le sud de l'Europe. Nous en pouvons mesurer toute l'importance et toute l'étendue aux cris d'alarme poussés par le clergé, aux anathèmes lancés contre les chrétiens et aux épithètes injurieuses dont on les abreuve.

On trouverait difficilement sur ce point un témoignage plus probant que celui d'un homme dont nous avons déjà parlé, de l'inquisiteur Rainier, et nous lui sommes grandement redevables pour la manière si désintéressée dont il nous fournit des arguments qui sont la condamnation même de ses propres croyances.

On sait qu'à cette époque le colporteur ne possédait point encore de Bibles imprimées. Toute sa fortune consistait en quelques copies manuscrites de certaines portions du Nouveau Testament qu'il était obligé de dissimuler avec soin et de faire circuler secrètement, sous peine de l'emprisonnement, de la torture et de la mort.

Il faut se rappeler également qu'il n'y avait point alors comme aujourd'hui de marchés ni de magasins où l'on pût se procurer les objets de première nécessité ou de luxe. Enfermées dans leurs châteaux, dans leurs villages isolés, les dames de ce temps-là guettaient avec une impatience, partagée d'ailleurs par leur entourage, l'arrivée du colporteur dont la balle renfermait les articles les plus variés. Quand la dame avait fait choix des objets à sa convenance, l'étranger, changeant tout à coup d'attitude et de langage, lui vantait un objet précieux soigneusement dissimulé aux regards... Mais laissons à l'Inquisiteur lui-même le soin de nous apprendre de quelle manière nos prétendus colporteurs vaudois se métamorphosaient en missionnaires.

« Ils offrent, » dit-il, « aux messieurs et aux dames quelques belles marchandises à acheter, tels que anneaux et voiles. Après la vente, si l'on demande au marchand : Avez-vous d'autres marchandises à vendre ? il répond : J'ai des pierres plus précieuses que ces objets; je vous les donnerais si vous m'assuriez que vous ne me trahirez pas auprès du clergé. Ayant reçu cette assurance, il ajoute : J'ai une perle si brillante que l'homme, par son moyen, apprend à connaître Dieu; j'en ai une autre qui est si éclatante qu'elle allume l'amour de Dieu dans le coeur de celui qui la possède, et ainsi de suite.

» Il parle de perles métaphoriquement; puis il récite quelque texte qui lui est familier, tel que celui de saint Luc : L'ange Gabriel fut envoyé, etc., ou des paroles de Jésus-Christ (Jean 13) : Avant la fête, etc.

» Lorsqu'il a commencé de captiver l'auditeur, il passe à ce texte de saint Matthieu 23, et de saint Marc 12 : Malheur à vous, qui engloutissez les maisons des veuves, et ce qui suit. Interrogé par l'auditeur à qui s'adressent ces imprécations, il répond : Au clergé et aux religieux. Ensuite, l'hérétique compare l'état de l'Église romaine avec la sienne. Vos docteurs, dit-il, sont fastueux dans leurs vêtements et leurs moeurs; ils aiment les premières places à table (Matth. 23) et ils désirent être appelés maîtres (rabbi); mais nous ne cherchons pas de tels maîtres. Et encore : Ils sont incontinents; mais chacun de nous a sa femme avec laquelle il vit chastement. Et aussi : ils sont ces riches et ces avares auxquels il est dit : Malheur à vous, riches, qui avez ici-bas votre consolation. Mais nous, nous sommes contents si nous avons la nourriture et de quoi nous vêtir... Eux combattent, suscitent des guerres, font tuer et brûler les pauvres. C'est d'eux qu'il est dit : Quiconque aura pris l'épée périra par l'épée. Nous, au contraire, nous souffrons de leur part la persécution pour la justice... Il est rare parmi eux le docteur qui sait littéralement trois chapitres consécutifs du Nouveau Testament; mais chez nous, il est rare qu'une femme ne sache pas communément, aussi bien qu'un homme, réciter l'ensemble du texte en langue vulgaire. Et parce que nous avons la véritable foi chrétienne, que nous enseignons tous une doctrine pure, et recommandons une vie sainte, les scribes et les pharisiens nous persécutent jusqu'à la mort, comme ils ont traité Christ lui-même.

» Outre cela, ils disent et ne font pas; ils attachent de pesants fardeaux sur les épaules des hommes et n'essaient pas même de les remuer du bout de leurs doigts; mais nous, nous faisons ce que nous enseignons. Ils s'efforcent, eux, de garder les traditions humaines plus que les commandements de Dieu; ils observent les jeûnes, les jours de fête... et beaucoup d'autres règles prescrites par les hommes; quant à nous, nous persuadons seulement d'observer la doctrine de Christ et des apôtres... »

« Après ce discours ou tel autre analogue, l'hérétique dit à son auditeur : « Examinez et pesez quelle est la religion la plus parfaite et la foi la plus pure, de la nôtre ou de celle de l'Église romaine, et choisissez celle-là... »

« Et ainsi, étant détourné de la foi catholique par de telles erreurs, il nous abandonne. Celui qui ajoute foi à de tels discours, qui reçoit de semblables erreurs, qui en devient le partisan et le défenseur, cachant l'hérétique dans sa maison pendant plusieurs mois, s'initie à tout ce qui concerne leur secte [4]. »

Ce récit a inspiré au poète américain Longfellow des vers touchants dont un historien français, bien connu de nos Églises par sa belle Histoire des Protestants de France [5], nous a donné la traduction dans les strophes suivantes :

-- Oh ! regardez, ma noble et belle dame,
Ces chaînes d'or, ces joyaux précieux.
Les voyez-vous, ces perles dont la flamme
Effacerait un éclair de vos yeux?
Voyez encore ces vêtements de soie
Qui pourraient plaire à plus d'un souverain.
Quand près de vous un heureux sort m'envoie,
Achetez donc au pauvre pèlerin.

La noble dame, à l'âge où l'on est vaine,
Prit les joyaux, les quitta, les reprit,
Les enlaça dans ses cheveux d'ébène,
Se trouva belle, et puis elle sourit.
-- Que te faut-il, vieillard? des mains d'un page
Dans un instant tu vas le recevoir.
Oh ! pense à moi, si ton pèlerinage
Te reconduit auprès de ce manoir.

Mais l'étranger, d'une voix plus austère,
Lui dit : -- Ma fille, il me reste un trésor
Plus précieux que les biens de la terre,
Plus éclatant que les perles et l'or.
On voit pâlir aux clartés dont il brille
Les diamants dont les rois sont épris.
Quels jours heureux luiraient pour vous, ma fille,
Si vous aviez ma perle de grand prix.

-- Montre-la-moi, vieillard, je t'en conjure :
Ne puis-je pas te l'acheter aussi?
Et l'étranger sous son manteau de bure,
Chercha longtemps un vieux livre noirci.
-- Ce bien, dit-il, vaut mieux qu'une couronne,
Nous l'appelons la Parole de Dieu.
Je ne vends pas ce trésor, je le donne;
Il est à vous : le ciel vous aide! adieu !

Il s'éloigna. Bientôt la noble dame
Lut et relut le livre du Vaudois.
La vérité pénétra dans son âme
Et du Sauveur elle comprit la voix;
Puis, un matin, loin des tours crénelées,
Loin des plaisirs que le monde chérit,
On l'aperçut dans les humbles vallées
Où les Vaudois adoraient Jésus-Christ.
Mais le succès ne couronnait pas toujours les efforts de nos hardis missionnaires. Que de fois, à l'expiration des deux années de voyage imposées par la discipline, les « hommes des Vallées, » attendaient en vain le retour de leur vénéré pasteur et de son compagnon. Ils s'en allaient deux à deux; ils revenaient seuls ou ne revenaient point du tout.

Nous ignorons les noms de tous ceux qui périrent dans les prisons ou sur le bûcher; mais nous savons par le témoignage concordant des trois archevêques d'Aix, d'Arles et d'Avignon, que, de l'an 1206 à l'an 1228, « le nombre des Vaudois arrêtés fut si grand qu'il devint impossible non seulement de pourvoir à leur subsistance, mais de se procureur le mortier et la pierre pour construire des prisons. »

La persécution ne devint générale, il est vrai, qu'après la fondation de cette école de meurtre qu'on appelle l'Inquisition et la sanglante croisade contre les Albigeois. Mais depuis longtemps déjà le clergé romain poursuivait de sa haine implacable les missionnaires vaudois. Qui dira jamais les tourments infligés à ces martyrs obscurs dont les cris n'ont pas dépassé l'enceinte des cellules souterraines où ils étaient emmurés [6] en attendant que leurs cadavres fussent jetés dans les eaux de la rivière qui baignait les remparts de leur étroite prison ?

Deux des plus célèbres missionnaires du douzième siècle furent Pierre de Bruys et Henri, son compagnon de travaux.

Nés, l'un en Dauphiné, l'autre en Italie, dans le voisinage immédiat des Vallées vaudoises, ils en embrassèrent les doctrines évangéliques, qu'ils s'appliquèrent à répandre, particulièrement en France. Leur mission, qui précéda de quelques années celle des « pauvres de Lyon, » fut couronnée de succès merveilleux, et bientôt les contrées qu'ils avaient parcourues fourmillèrent d'hérétiques connus sous le nom générique d'Albigeois.

Pierre de Bruys était prêtre d'un ordre inconnu; son disciple Henri était communément désigné sous le nom de Faux Ermite, sans doute à cause de sa vie sobre et austère. Leur vêtement paraît avoir été semblable à celui de leurs frères vaudois : « d'étoffe grossière en laine grisâtre, et respirant dans toute leur personne la simplicité et la pauvreté. »

Henri nous est dépeint en ces termes par un auteur ancien : « Il avait les cheveux courts, la barbe rasée, était de haute taille, mais pauvrement vêtu. Il marchait rapidement et allait nu-pieds en toutes saisons, même en hiver. Il était affable, possédait une voix puissante et vivait d'une manière toute différente des autres. Les chaumières des paysans lui servaient de retraite; le jour, il vivait sous les portiques, mangeait et dormait au grand air, et s'était acquis un grand renom de sainteté. Il avait l'éloquence naturelle, une voix de tonnerre. Il ne tarda pas à semer d'hérésies ses discours et à exciter le peuple contre le clergé [7]. »

La fin de cette citation montre que le biographe était catholique. Mais vraiment les Vaudois peuvent répéter avec le Sage : « Qu'un autre te loue, et non ta bouche, un étranger et non tes lèvres, » car leurs adversaires sont leurs meilleurs panégyristes. Sans leurs ennemis, les moines et les prêtres, que saurions-nous de ces glorieux martyrs de la vérité chrétienne ?

Au premier rang de cette nuée de témoins qui donnèrent joyeusement leur vie pour leur Sauveur, nous voyons figurer Pierre de Bruys, mort sur le bûcher à Saint-Gilles en Languedoc, en 1126 [8].

Quant à Henri, après avoir travaillé quelque temps de concert avec son maître, il s'en sépara, jugeant sans doute convenable d'annoncer isolément la bonne nouvelle du salut, pour la conversion d'un plus grand nombre.

Il dirigea d'abord ses pas vers Lausanne. Il vint plus tard au Mans, avec deux autres Italiens, nu-pieds et portant un bâton surmonté d'une croix. En arrivant dans cette ville, il obtint de l'évêque la permission de prêcher dans les églises, en son absence. Sa prédication fit une vive impression sur ses auditeurs. Le peuple fut entraîné. Mais le clergé, jaloux de sa popularité croissante, lui imposa bientôt silence. Quoique aimé et soutenu par la multitude, Henri dut céder et s'éloigner.

Du Mans, il se rendit à Bordeaux, traversa tout le midi de la France, et fut arrêté par ordre de l'archevêque d'Arles, qui le fit comparaître devant le concile de Pavie, en 1134. Condamné comme hérétique par cette assemblée, Henri fut jeté en prison. Il s'évada, nous ne savons comment, et reparut dans le midi de la France.

Alors on lui opposa saint Bernard, abbé de Clairvaux, homme éloquent et énergique, qui s'était fait une grande réputation par sa récente victoire sur Abailard. Grâce à ses efforts unis à ceux de l'infâme Albéric, légat du pape, Henri fut traduit devant le concile de Reims, condamné et de nouveau jeté en prison, où il mourut en 1148, après quarante années de luttes et de privations vaillamment supportées pour la cause de l'Évangile [9].

L'Église vaudoise avait sans doute encore d'autres agents à son service. Ou du moins, on a conjecturé, non sans quelque apparence de raison, qu'à une époque où ménestrels et troubadours étaient partout accueillis à bras ouverts dans les châteaux comme dans les chaumières, le missionnaire vaudois pourrait bien s'être servi du luth pour chanter, non point « les dangers de la guerre et les amours de la dame, » mais des fragments de la Noble Leçon ou de quelque autre poème des Vallées.

Un auteur anonyme du treizième siècle dit positivement, en parlant des Vaudois : « Ils ont inventé certains airs... dans lesquels ils renseignent d'une manière générale à pratiquer la vertu et à fuir le vice, mais où ils ont habilement introduit leurs doctrines, afin d'en répandre plus facilement la connaissance de cette manière et de les graver plus rapidement dans la mémoire. »

Quoi qu'il en soit de cette hypothèse plausible de troubadours chrétiens propageant l'Évangile par leurs chants, les détails qui précèdent suffisent à établir le zèle des Vaudois, et à montrer que l'Église qui a gravé sur son sceau un flambeau brillant dans l'obscurité, avec cette divise en exergue : Lux lucet in tenebris, « la lumière luit dans les ténèbres, » que cette Église ne faillit jamais à mettre en pratique l'ordre du Seigneur auquel cette image est empruntée : « On n'allume point une lampe pour la mettre sous un boisseau; mais on la met sur un chandelier, et elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise devant les hommes. »

Notes:
  1. Gilles, Hist. ecclés., chap. II, p. 16, 17.
  2. Ibid., p. 11.
  3. Muston, t. I, p. 6.
  4. Reinerus, Maxima Biblioth., PP., t. XXV, col. 275 et suiv., cité par Monastier, t. I, p. 141 et suiv.
  5. M. Guill. de Félice.
  6. Supplice barbare qui consistait à mettre le patient entre quatre murs, à le nourrir par un guichet, où même à l'y laisser périr de faim.
  7. Sketches of the Waldenses, Relig. Tract. Society, p. 46.
  8. Centur. de Magdeb. Cent XII, col. 832.
  9. Ces détails sont empruntés à Monastier, Hist. de l'Église Vaudoise, t. 1, chap. VI, passim.