L'Église vaudoise des vallées du Piémont

Chapitre 4

Colonies de l'Église vaudoise

Le livre de l'histoire est souillé de crimes du commencement à la fin, mais aucune page n'est marquée d'une teinte plus sanglante que celle qui nous retrace la croisade contre les Albigeois.

Nous avons vu que depuis de longues années déjà un cri d'indignation s'élevait du sein du clergé contre les progrès de l'évangélisation parmi ces hérétiques, et qu'un grand nombre avaient péri victimes du fanatisme et de la superstition.

Dès le treizième siècle, la persécution, qui n'avait été jusqu'alors que locale et partielle, s'organisa systématiquement sous les yeux et à l'instigation des prêtres.

« La superstition craignit pour ses autels, pour ses images et pour ses faux miracles. L'ignorance se scandalisa de la lumière évangélique. L'orgueil blessé et l'avarice entrevirent la ruine du crédit et des revenus du clergé. Une guerre à mort pouvait seule sauver l'établissement romain du coup terrible dont il se voyait menacé par les efforts des chrétiens vaudois et de leurs disciples pour la propagation de la pure doctrine [1]. »

Les prélats et le pape invoquèrent donc l'assistance du pouvoir temporel, et en 1198 l'évêque de Turin obtint de l'empereur Othon IV, qui se rendait à Rome pour se faire couronner par le pape, le premier décret de persécution que nous connaissions contre les hérétiques vaudois. En même temps, les mesures les plus sévères furent édictées contre les chrétiens de Germanie, de Bohême et d'Italie.

Mais, nous le répétons, c'est surtout à l'occident des Alpes, dans les fertiles plaines du Languedoc et de la Provence, que la fureur de Rome se déchaîna avec le plus de violence contre les disciples de Pierre de Bruys, de Henri et de Pierre Valdo, connus en général sous le nom d'Albigeois, nom emprunté à la ville et au territoire d'Albi, l'un des principaux centres de la secte vaudoise dans le midi de la France.

Ces atroces persécutions, connues sous le nom de Croisades contre les Albigeois, ont eu leurs historiens particuliers, et n'appartiennent point à l'histoire de l'Église vaudoise proprement dite. Cependant, la conformité de foi et de souffrances des martyrs albigeois avec les Vaudois, les relations si étroites qui les unirent dans la suite à leurs frères des Vallées ne nous permettaient point de les passer sous silence.

Ajoutons que l'origine des colonies vaudoises se rattache directement à ces persécutions elles-mêmes. Traqués comme des bêtes fauves par une soldatesque ivre de sang, les chrétiens franchirent les Alpes et se réfugièrent dans les Vallées d'où leur était venue la connaissance de l'Évangile. L'affluence de ces malheureux y devint si considérable que bientôt le sol ne put les nourrir. Il fallut forcément émigrer.

La date précise de cette première émigration nous est inconnue; mais on sait d'une manière positive qu'au quatorzième siècle les Vaudois s'établirent en Calabre. Voici dans quelles circonstances.

Un jour, vers l'an 1340, deux jeunes gens des Vallées vaudoises se trouvaient à Turin dans une hôtellerie où vint aussi loger un seigneur calabrais. Ils causaient de leurs affaires et du désir qu'ils avaient d'aller s'établir hors de leur pays où la culture de la terre commençait d'être insuffisante pour les besoins de la population.

L'étranger, qui prêtait l'oreille à leur conversation, leur dit tout à coup : « Mes amis, si vous voulez venir avec moi, je vous donnerai de belles plaines en échange de vos rochers. »

Les jeunes Vaudois retournèrent aussitôt dans leurs Vallées et communiquèrent ces propositions à leurs compatriotes, qui les accueillirent avec reconnaissance, mais ne voulurent prendre aucune détermination avant de connaître les lieux dans lesquels on leur conseillait d'aller s'établir. Ils envoyèrent donc en Calabre quelques hommes de confiance accompagnés des deux jeunes gens auxquels le seigneur avait offert des terres.

La Calabre, où se trouvaient les immenses propriétés du marquis de Spinello, parut aux envoyés comme une nouvelle terre promise. Elle dépendait du royaume de Naples et forme la partie méridionale de la péninsule italienne.

L'historien Gilles nous a laissé de son territoire la description suivante : « Dans ce pays, » dit-il, « il y avait de belles rives et collines revêtues de toutes sortes d'arbres fruitiers, pêle-mêle venus, suivant leur terroir, tels qu'oliviers et orangers. Dans les plaines : vignes et châtaigniers; en costières : noyers, chênes, fayards et hautes futaies; aux pentes des montagnes et sur les crêtes, ainsi que dans les Alpes : mélèzes et sapins. Partout enfin se présentant beaucoup de terres labourables et peu de laboureurs. »

Les Vallées vaudoises du Piémont offraient, en revanche, plus de laboureurs que de champs. Elles étaient comme une ruche devenue trop étroite par suite de l'accroissement subit de sa population.

Bien des coeurs anxieux attendaient impatiemment le retour des envoyés. Ils arrivèrent enfin et leur rapport fut si favorable qu'un grand nombre résolurent de s'expatrier.

« Jamais, » dit l'historien Muston, « jamais encore on n'avait vu un mouvement aussi général, une agitation de coeur aussi répandue dans les familles, émouvoir ces paisibles Vallées. Les jeunes gens qui devaient partir se hâtèrent de se marier; les propriétaires vendirent leurs biens, chacun mit ordre à ses affaires. Les fêtes nuptiales se mêlaient aux angoisses de la séparation. Plus d'un cortège de noces dut se changer en caravane d'exil. Mais ils pouvaient dire avec les Hébreux partant pour la terre promise : « Le tabernacle de l'Éternel sera devant nos pas, » car ils portaient avec eux la Bible héréditaire, l'Évangile de consolation et de courage, cette arche sainte de la nouvelle alliance et de la paix du coeur [2]. »

Il est facile de se représenter la tristesse des vieillards et des pauvres mères en voyant s'éloigner pour une terre inconnue cette jeunesse qui emportait avec elle toutes les espérances terrestres de leurs derniers jours. Ils les accompagnèrent jusqu'au pied de leurs montagnes, et, après les avoir embrassés, ils se séparèrent en suppliant le Dieu de leurs pères de les bénir les uns et les autres aux deux extrémités de l'Italie.

Après vingt-cinq jours d'un voyage semé de péripéties et de privations de toutes sortes, nos émigrants parvinrent enfin en Calabre. Les seigneurs du pays les accueillirent avec bienveillance et signèrent un traité très avantageux réglant les conditions de leur établissement.

D'après ces conventions on laissait aux Vaudois la libre possession de leur palladium, la Bible. On leur accordait le droit de bâtir des temples dans chaque village, de nommer leurs pasteurs, leurs magistrats; de s'imposer des contributions et de les percevoir sans être tenus d'en demander l'autorisation ni d'en rendre compte à qui que ce fût.

Pour s'assurer, dans la suite, le maintien de ces privilèges, fort étendus pour l'époque, les Vaudois en firent dresser un acte authentique qui fut solennellement confirmé par le roi de Naples, Ferdinand d'Aragon. Mais que sont les promesses faites à des hérétiques ? Un mot du pape ne suffit-il pas à délier les rois de leurs serments; le parjure, la fourberie ne deviennent-ils pas des vertus, s'ils ont pour prétexte ou pour mobile la conversion des infidèles ?

L'histoire de la première émigration des Vaudois en Calabre, l'essor rapide, l'étonnante prospérité de leurs colonies, également attestée par des auteurs catholiques et protestants, ressemble presque à un rêve de l'âge d'or.

Ils fondèrent plusieurs petites villes. La première, située près de Montalto, fut nommée Borgo d'Oltramontani, Bourg d'Outremont, parce que les nouveaux venus étaient originaires d'au-delà des monts Apennins.

L'émigration étant venue grossir leurs rangs, ils bâtirent un autre bourg, appelé San Sesto, Saint-Sixte, qui fut dans la suite une de leurs plus célèbres Églises. Ils fondèrent encore Argentine, La Rocca, Vacarisso et Saint-Vincent.

Enfin le marquis de Spinello, dont ils avaient gagné les bonnes grâces, leur permit de bâtir, près de la mer, une ville fortifiée qui, pour cette raison, fut appelée La Guardia, comme devant présider à la garde de leur pays. Il accorda de grands privilèges à ceux qui consentirent à s'y fixer, si bien qu'elle devint rapidement riche et populeuse.

Ainsi prit naissance, crût et se développa cette colonie chrétienne, sur un sol inculte et auparavant presque inhabité.

On l'a dit avec raison : l'influence civilisatrice de l'Évangile sur les peuples est en raison de la pureté avec laquelle il est compris: Les Églises vaudoises, si florissantes au sein de ce pays rempli de superstitions et de misères, présentaient alors le même contraste qu'on remarque encore de nos jours entre les pays protestants et les pays catholiques.

La renommée des Vaudois ne tarda pas à se répandre au loin. D'autres seigneurs, frappés des améliorations qu'ils avaient introduites dans les domaines qui leur avaient été confiés, les attirèrent à leur tour sur leurs terres, de telle sorte que bientôt leurs colonies s'étendirent jusque dans la Pouille où ils bâtirent cinq petites villes.

Cette contrée fut surtout peuplée de Vaudois chassés du Dauphiné par les rigueurs de l'Inquisition.

Enfin, vers l'an 1500, de nouvelles victimes fuyant la persécution vinrent s'établir dans la vallée de Volturcete, près de leurs compatriotes calabrais, dont ils ne devaient pas tarder à partager les souffrances et la destruction finale.

Cependant, répétons-le bien haut, tous les historiens de l'époque s'accordent à louer leurs habitudes laborieuses, l'austérité de leurs moeurs, la loyauté parfaite dont ils font preuve dans toutes leurs transactions commerciales, la fidélité scrupuleuse avec laquelle ils remplissent leurs engagements.

Seuls, quelques prêtres se plaignaient de ce que ces ultramontains ne vivaient pas en religion comme les autres peuples, de ce qu'ils ne faisaient aucun de leurs enfants ni moines ni nonnes; de ce qu'ils méprisaient les chants, les cierges, les luminaires, même les messes; enfin et surtout de ce qu'ils faisaient instruire leurs enfants par des étrangers et ne leur donnaient (à eux prêtres) que les impôts et les dîmes dont ils avaient convenu avec leurs seigneurs.

Fort heureusement pour nos Vaudois, jamais redevances n'avaient été ni plus régulières ni plus abondantes, et les améliorations apportées par eux dans la culture avaient tellement accru le rendement des terres que pendant deux siècles, prêtres et seigneurs, s'étaient abstenus de toute démonstration hostile contre ces hérétiques.

Mais sur ces entrefaites, la Réforme éclata en Allemagne, Rome, effrayée de ses progrès, prit ombrage de ces humbles cultivateurs que jusqu'alors elle avait feint d'ignorer, et lança contre eux les limiers de l'Inquisition.

Ces colonies entretenaient des relations directes et suivies avec les Vallées vaudoises du Piémont. Au cours de leurs voyages missionnaires, les barbes ne manquaient jamais de visiter leurs frères dispersés, non seulement en Calabre, mais dans toutes les villes de l'Italie. On prétend qu'à Venise ils étaient environ six mille. Gênes, Florence en comptaient un grand nombre. Gilles raconte qu'un barbe de son nom étant entré dans une Église de Florence, entendit un moine qui y prêchait s'écrier : O Florence ! Que veut dire Florence? fleur d'Italie; et tu l'as été jusqu'à ce que ces Outremontains t'ont persuadé que l'homme est justifié par la foi et non par les oeuvres; et ils en ont menti [3]... »

Mais ces visites lointaines ne suffirent bientôt plus aux besoins religieux des colons. Ils avaient entendu parler du magnifique réveil des Églises des Vallées, les nouvelles les plus réjouissantes leur étaient parvenues sur la Réformation en Allemagne. Eux aussi, au sein de leur prospérité matérielle, voulurent avoir leur part des dons spirituels répandus en abondance sur les nations. Peut-être pressentaient-ils que l'heure de la persécution allait sonner pour eux et voulaient-ils faire provision de force pour tenir tête à l'orage.

Le dernier barbe qui visita les colonies de la Pouille et de la Calabre et rentra sain et sauf dans les Vallées était un ancêtre de l'historien Gilles. Par son intermédiaire, les colons eurent connaissance des courageuses résolutions votées par le synode d'Angrogne (1532) dont nous parlerons plus loin. Ils envoyèrent aussitôt à Genève un des leurs nommé Marc Uscegli, le chargeant de solliciter, de l'Église italienne qui s'y trouvait alors, un ministre qui vînt résider au milieu d'eux et partager le ministère évangélique avec leur barbe Étienne Négrin. Sa demande fut favorablement accueillie, et l'on désigna pour ce poste périlleux un jeune Piémontais, Jean-Louis Pascal, récemment sorti du catholicisme, et qui avait renoncé à la carrière des armes pour s'enrôler au service de Jésus-Christ.

Pascal n'ignorait pas à quels dangers l'exposait cette mission. Les bûchers de l'Inquisition se dressaient sur toutes les places publiques, et les prisons regorgeaient de victimes. Mais la perspective d'une mort sanglante ne l'arrêta point.

Quelques jours avant qu'on lui eût adressé vocation, il s'était fiancé à une jeune Piémontaise, nommée Camilla Guarina. Quand il vint lui annoncer son prochain départ, la pauvre jeune fille éclata en sanglots : « Hélas ! » s'écria-t-elle, « si près de Rome, si loin de moi ! » Mais elle était chrétienne : elle se résigna.

À peine arrivé en Calabre, Pascal commença à prêcher publiquement l'Évangile, et sa prédication puissante eut un grand retentissement dans toute la contrée.

« Là-dessus, » dit Crespin, « il y eut un grand bruit par tout le pays, qu'un luthérien était venu de Genève, qui gâtait tout par sa doctrine. Chacun en murmurait; les uns grinçaient des dents, les autres criaient qu'il le fallait exterminer avec tous ses adhérents; et tels autres propos se semaient parmi le peuple.

» Ce qu'ayant entendu, le seigneur Salvator Spinello, lequel pour lors était à Piscaula (ville assez près de la Guardia et de Saint-Sixte), envoya quérir quelques-uns des principaux de ces deux villes, lesquels, avant que d'aller, prièrent ce serviteur de Dieu, qu'il leur fît compagnie, afin de répondre pour eux, et maintenir leur bonne cause, d'autant qu'il le ferait beaucoup mieux qu'eux ne le sauraient faire : ce qu'il leur accorda volontiers.

» Ainsi partent ensemble : et étant arrivés à Fiscaula, quelques-uns des gens du seigneur Salvator conseillèrent à Jean-Louis Pascal de se retirer sans se montrer : ce qu'il ne voulut faire... Il se présenta donc avec les autres. Le seigneur Salvator le voyant, commanda qu'il fût retenu, et que les autres s'en retournassent, cuidant par ce moyen que tout serait aisément dissipé puisqu'il tenait le pasteur. »

Il s'en fût volontiers borné à ces rigueurs, car il appréciait trop ses fidèles et industrieux tenanciers pour les inquiéter autrement. Mais les servants de Rome doivent seconder aveuglément ses desseins, et la volonté de Rome était de frapper le troupeau aussi bien que le berger.

L'arrestation de Pascal date de 1559. L'année suivante, les colonies vaudoises de la Pouille et de la Calabre étaient anéanties.

Mais revenons à notre jeune héros pour admirer avec Crespin son courage indomptable et sa constance.

« Pascal fut mis en la prison de Fiscaula, où il demeura environ huit mois; et puis fut mené à Cosenze, où ayant demeuré quelque temps fut mené à Naples, de là finalement à Rome et mis en la prison qu'ils appellent la Tour de None où il demeura environ l'espace de trois mois. En tous ces lieux où il fut ainsi mené, il fit toujours une pure confession et entière de sa foi et de la vraie religion chrétienne, selon qu'on pourra voir par ses lettres... »

De Fiscaula il écrit à ses coreligionnaires persécutés pour les exhorter à la patience et leur rappeler la nécessité des épreuves. « Et nous savons assez, » dit-il, « combien les afflictions sont nécessaires pour avertir les fidèles de leur devoir. Car aussitôt qu'ils sont traités un peu délicatement, cette chair rebelle s'enivre aux délices et aises de ce monde et met en oubli sa principale fin et ne tient grand compte du repos et félicité perpétuelle. »

Au mois d'avril 1560, Pascal fut conduit de Cosenze à Naples en compagnie de vingt-deux prisonniers condamnés aux galères. Dans une lettre adressée à ses frères de Genève, il trace un tableau lamentable des indignités qu'il a souffertes pendant ce transfert.

« Ayant ce peu de commodité, je vous réciterai brièvement notre partement de Cosenze pour venir à Naples, qui fut le XIIII d'avril, que nous nous mîmes en chemin avec vingt-deux autres qui étaient condamnés aux galères, voire en tels tourments et misères que je tremble encore, quand il m'en souvient. Car outre que la plupart d'entre eux, à cause qu'ils étaient tous liés par le col à une chaîne, sentaient des tourments incroyables, étant traînés par force ; ils défaillaient quelquefois, à cause de la faim qu'ils enduraient... Quant à moi, par la grâce et bonté de notre Dieu, je n'étais point en telle extrémité du manger, ni mes trois compagnons aussi... Ce bon Espagnol qui nous conduisait voulait que nous nous rachetissions pour n'être point attachés à la chaîne avec les autres... Il me mit par tout le chemin une paire de manottes si étroites que le fer commençait à m'entrer dedans la chair, qui me faisait si grand mal que je ne pouvais nullement reposer ne jour ne nuit; et si jamais il ne me les voulut ôter jusqu'à tant qu'il m'eût tiré tout l'argent que j'avais, qui étaient deux ducats seulement qui me restaient pour faire mes dépens. De nuit, les bêtes étaient beaucoup mieux traitées que nous, car on leur faisait de la litière pour se coucher; mais nous n'avions que la terre dure et nue pour reposer. »

Ce douloureux trajet dura neuf jours. À son arrivée à Naples, Pascal fut enfermé dans un sombre et fétide cachot où il souffrit beaucoup.

Quelque temps après, l'ordre arriva de le transférer à Rome. À cette nouvelle, le martyr s'écria : « J'y vais l'esprit joyeux et fortifié par Dieu. »

Les prêtres mirent tout en oeuvre pour ébranler sa foi. À toutes leurs tentatives, il répondait par ces paroles : « Je sais que je dois suivre le chemin de la croix et verser mon sang pour Jésus. Si, par crainte des tourments ou de la mort, j'agissais autrement, je serais indigne de lui; c'est donc en vain que vous cherchez à me détourner de la vérité. »

Mais une redoutable épreuve l'attendait. Son frère Barthélemy arriva dans l'espoir de le sauver en l'amenant à abjurer ses erreurs. Grâce à de puissantes protections, il obtint du grand Inquisiteur l'autorisation de visiter le prisonnier.

« Grand Dieu ! » écrivait-il ensuite à son fils, « c'était affreux de le voir dans l'obscurité de ces murailles humides, maigre, pâle, affaibli, la tête nue, les bras liés de petites cordes qui lui entraient dans la chair, ayant la fièvre et n'ayant pas même de paille pour se coucher. »

« Le voulant embrasser, je tombai par terre, et il me dit : « Mon frère, pourquoi vous troublez-vous si fort ? Ne savez-vous pas qu'il ne tombe pas une feuille d'arbre sans la volonté de Dieu ? »

» Le juge qui m'accompagnait lui imposa silence en disant : « Tais-toi, hérétique! » -- Et j'ajoutai : « Se peut-il, mon frère, que tu t'obstines à renier la foi catholique qui est tenue par tant d'autres. » -- « Je tiens pour celle de l'Évangile, » répondit-il.

Pendant trois jours entiers, des membres du Saint-Office s'entretinrent avec Pascal, plus de quatre heures chaque fois, dans l'espérance de l'amener à une rétractation. Son frère alla jusqu'à lui promettre la moitié de son bien s'il voulait revenir avec lui au sein de sa famille.

« Le ciel natal me serait plus doux que les voûtes de cette prison, répondit-il. Mais si j'y reste, c'est que Jésus s'y tient avec moi, et un Sauveur vaut bien une famille... D'ailleurs, la porte de mon cachot ne s'ouvrira que devant une abjuration, et ce serait la perte de mon âme. « Celui qui ne sait pas sacrifier son père et sa mère pour l'amour de moi, dit Jésus, n'est pas digne de moi. »

« Quelques jours après, il me fit signe, sans me sonner mot, que je m'en allasse, ayant compris que les inquisiteurs commençaient à me soupçonner; ainsi je partis sans rien dire et m'en revins en Piémont. »

Quelques heures avant son supplice, il écrivait à sa fiancée : « L'affection que je vous porte augmente par celle de mon Dieu, et d'autant plus j'ai profité en religion chrétienne, d'autant plus aussi je vous ai aimée. » Puis, lui laissant entrevoir sa mort prochaine, il ajoute : « Consolez-vous en Jésus-Christ; que votre vie soit un portrait de sa doctrine. »

Le dimanche 8 de septembre, il fut conduit de la tour au couvent delta Minerva pour y entendre sa condamnation. Il confirma d'un coeur ferme et joyeux toutes les réponses qu'il avait faites, rendant grâces à Dieu de ce qu'il l'appelait à la gloire du martyre.

Le lendemain, lundi 9 de septembre, il fut conduit sur la place du château Saint-Ange, près du pont du Tibre, où le bûcher avait été élevé.

Le martyr y monta, et, se tournant vers la foule, accourue pour être témoin de ce spectacle, il s'écria : « Si je suis condamné à mort, ce n'est point pour avoir commis de crime, mais pour avoir confessé en vérité et avec hardiesse la doctrine de mon divin Maître et Sauveur. Quant à ceux qui regardent le pape comme dieu sur la terre et vicaire de Jésus-Christ, ils se trompent étrangement et peuvent se convaincre que, en tout et partout, il se montre le mortel ennemi de sa doctrine et de sa religion, manifestant ainsi par ses actions qu'il est l'Antéchrist. »

Il ne put en dire davantage, car les inquisiteurs donnèrent l'ordre au bourreau de l'étrangler pour étouffer sa voix. Le bûcher ne consuma qu'un cadavre.

Le pape Pie IV assistait à cette exécution entouré d'un grand nombre d'évêques et de cardinaux. « Mais, » observe Perrin, « il eût bien voulu être ailleurs, ou que Pascal eût été muet, ou le peuple sourd. »

Ainsi mourut ce courageux héraut du saint Évangile, enlevé à sa compagne avant de l'avoir épousée, à son Église avant d'y avoir résidé, mais non pas à la profession de la foi chrétienne sans l'avoir servie; car son exemple à lui seul valait toutes les prédications qu'il eût pu faire dans le cours de sa vie [4].

Ce drame sanglant fut le prélude de la persécution qui allait détruire de fond en comble les colonies vaudoises fondées en Italie.

Le grand inquisiteur qui venait d'être témoin du supplice de Pascal, se rendit aussitôt en Calabre, et quelques jours après arriva à Saint-Sixte, accompagné de deux moines dominicains qui avaient revêtu l'extérieur le plus affable, comme les loups déguisés en brebis dont parle l'Évangile.

Dissimulant avec habileté leurs projets meurtriers, ils prétendirent que leur dessein était de n'inquiéter personne, qu'ils venaient seulement inviter amicalement les habitants à assister à la messe qu'ils allaient célébrer.

Sur leur ordre, les cloches sonnèrent à toute volée. Mais personne ne répondit à leur appel. Tous les habitants quittèrent la ville et se retirèrent dans les bois voisins.

Les moines, sans affecter aucune irritation, assistent seuls à la messe; après quoi ils se rendent à La Guardia, dont ils font fermer les portes.

Les cloches sonnent; le peuple se rassemble : « Très chers et bien-aimés fidèles, » disent-ils, « vos frères de Saint-Sixte ont abjuré leurs erreurs et assisté unanimement à la très sainte messe. Nous vous engageons à suivre un exemple si sage, autrement nous serons obligés, avec douleur, de vous condamner à mort. »

Le marquis de Spinello, qui jusque-là s'était montré le zélé protecteur des Vaudois, joint ses instances à celles des dominicains, et le peuple alarmé consent à entendre la messe.

Mais bientôt des habitants de Saint-Sixte arrivent; la vérité se fait jour. La population de La Guardia, indignée de cette fourberie et rougissant de sa faiblesse, se rassemble en tumulte sur la place publique, criant que Rome ne vit que d'erreurs, de mensonges et de superstitions. Finalement, la plupart abandonnent la ville et vont rejoindre, dans les bois, leurs compatriotes de Saint-Sixte.

Le grand inquisiteur lance aussitôt deux compagnies de soldats à la poursuite des fugitifs. Les malheureux Vaudois implorent la clémence du capitaine qui les conduit : « Grâce! grâce! s'écrient-ils. Que vous avons-nous fait ? Prenez pitié de nos femmes et de nos enfants ! Ne sommes-nous pas des sujets fidèles, des travailleurs laborieux, des gens paisibles et bienfaisants ? »

Le capitaine refuse de les entendre et donne l'ordre à sa troupe de les attaquer. Alors, voyant l'inutilité de leurs efforts, les fugitifs saisissent leurs armes, ébranlent des quartiers de rochers qu'ils précipitent sur les assaillants, les écrasent, s'élancent, les dispersent, en tuent plus de la moitié, et se retranchent sur ces hauteurs qu'ils avaient si vaillamment défendues.

Mais que peut le courage contre le nombre et la trahison ? Le grand inquisiteur s'adressa au vice-roi de Naples qui, pour recruter une armée, fit paraître une proclamation par laquelle il offrait à tous les repris de justice, bannis et condamnés, qui vivaient en vagabonds dans le royaume de Naples, le pardon de leurs fautes, à condition qu'ils vinssent se ranger sous ses drapeaux pour exterminer les hérétiques.

Une multitude de proscrits sans honneur, de misérables de tout âge, de maraudeurs et de brigands qui connaissaient tous les sentiers des Apennins, s'offrirent à le servir. Les Vaudois furent cernés, poursuivis, attendus au passage, massacrés sans pitié; on mit le feu aux forêts dans lesquelles on ne put les atteindre : la plupart d'entre eux périrent et ceux qui s'échappèrent moururent de faim dans les cavernes où ils s'étaient retirés.

Pendant que le vice-roi mettait ainsi tout à feu et à sang, les inquisiteurs, affectant une profonde aversion à la vue des horreurs commises et prodiguant les paroles de paix, attiraient dans leurs filets les gens crédules qui, croyant éviter la fureur du lion, se jetèrent ainsi dans la gueule du serpent.

Quand ces hommes à double face se furent emparés, par cette feinte, de plus de seize cents personnes, ils jetèrent le masque et les exécutions commencèrent.

L'inquisiteur Panza fit passer tous les prisonniers par les cordes, le chevalet, la roue, les coins de fer ou l'eau bouillante pour les obliger à renier leur foi et à dénoncer leurs frères et leurs pasteurs. Mais la constance des martyrs trompa son attente.

L'un d'eux, Bernardino Conto, fut enduit de poix et brûlé vif devant tout le peuple. Un autre, nommé Mazzone, fut dépouillé de ses vêtements, flagellé avec des chaînettes de fer, traîné dans les rues et finalement assommé à coups de bûches enflammées. De ses deux fils, l'un fut écorché vif et l'autre précipité du haut d'une tour.

Soixante femmes de Saint-Sixte, au dire de Gilles, furent tellement torturées, que les cordes entrèrent dans leur chair... Quelques-unes moururent au fond des cachots, d'autres furent brûlées vivantes, et les plus belles vendues, comme en Turquie, aux plus offrants, qui n'étaient que les plus corrompus.

Mais toutes ces atrocités furent encore surpassées par les barbaries commises à Montalto. Un auteur catholique, témoin oculaire de ces scènes horribles, s'écrie : « Les malheureux ! ils étaient quatre-vingt-huit prisonniers renfermés dans une chambre basse. L'exécuteur est venu; il est entré, en a pris un, et après lui avoir enveloppé la tête d'un linge, il l'a conduit sur le terrain qui touche au bâtiment, l'a fait mettre à genoux et lui a coupé la gorge avec un couteau. Le sang a jailli sur ses bras et sur ses vêtements; mais, détachant le linge ensanglanté de cette tête coupée, il est entré de nouveau, a pris un autre prisonnier et l'a égorgé de la même manière. Tous mes membres frissonnent encore quand je me figure le bourreau, avec son couteau ensanglanté entre les dents et le linge dégouttant à la main, les bras rougis par le sang des victimes, entrant et ressortant près de cent fois de suite pour cette oeuvre de mort. On ne se représentera jamais la douceur et la patience de ces pauvres gens qu'on allait prendre comme des agneaux à la bergerie... En ce moment même, j'ai peine à retenir mes larmes [5]. »

Telle fut la triste fin des Églises de la Calabre. Quant aux Églises vaudoises de la Pouille et de quelques autres provinces de Naples, n'ayant point déployé une ferveur singulière, elles échappèrent à l'attention soupçonneuse de Rome. Ceux de leurs membres qui avaient de la piété ne tardèrent pas à réaliser leurs biens et à se réfugier en lieu sûr. Tous les autres ployèrent la tête devant l'orage et abandonnèrent la profession de l'Évangile. Aujourd'hui l'on chercherait en vain, dans ces contrées, les vestiges de ces colonies vaudoises si longtemps florissantes [6].

Notes:

  1. Monastier, t. I, p. 149.
  2. Muston, t. I, p. 130.
  3. Gilles, Histoire ecclésiastique, ch. III, p. 20.
  4. Crespin, Histoire des martyrs, liv. 8, fol. 506 et suiv. -- Muston, t. I, 141 et suiv.
  5. Voir cette lettre dans Porta, Historia reformationis Rhetioe, t. X, p. 310-312.
  6. Voir : Monastier, Histoire de l'Église Vaudoise, t. I, chap. XX. -- Muston, L'Israël des Alpes, t. I, chap. VI. -- Botta, Storia d'Italia, t. II, p. 430 et suiv. -- Léger, Hist. générale, IIIe. part, p. 333. -- Perrin, Hist. des Vaudois, p. 199. -- Crespin, fol. 515 et suiv. Gilles, Hist. ecclésiastique, chap. XXIX, etc.