1488
Revenons maintenant aux Vallées du Piémont, berceau des colonies dont nous venons de retracer les destinées tragiques.
Au moment où nous reprenons cette histoire, vers la fin du treizième siècle, les émissaires de l'Inquisition sont à l'oeuvre dans toute l'Europe, traquant sans pitié les Réformateurs et s'efforçant d'éteindre ou de remettre sous le boisseau le pur flambeau de l'Évangile.
En Portugal et en Espagne, les flammes des autodafés projettent leurs sinistres reflets sur toutes les places publiques. L'Italie se couvre de bûchers sur lesquels montent des milliers de martyrs. L'Allemagne, la Bohême, la Hollande et la Suisse regorgent de malheureux proscrits. L'Angleterre elle-même n'échappe point à la persécution : Wiclef se voit dénoncé comme hérétique, sa traduction de la Bible est mise à l'index, et ses partisans, les Lollards, sont anéantis.
On se souvient des sanglantes croisades contre les Albigeois qui, à la même époque, avaient désolé le midi de la France et refoulé au-delà des Alpes une multitude de Vaudois suspects d'hérésie. Une accalmie relative suivit cette effroyable tempête. Mais elle fut de courte durée, et dès l'an 1400, nous voyons s'organiser contre les Vallées du Piémont une série de persécutions atroces dont nous allons essayer de retracer les émouvantes péripéties.
L'inquisiteur Borelli, à l'instigation duquel cent cinquante Vaudois, hommes, femmes et enfants venaient d'être brûlés vifs à Grenoble, se chargea de l'extermination de ces chrétiens dont le seul crime était d'adorer Dieu selon leur conscience. Au coeur de l'hiver de l'an 1400, pendant les fêtes de Noël qui rappellent aux hommes le message d'amour et de pardon apporté par les anges à la terre coupable et déchue, le bruit des trompettes, le cliquetis des armes et les cris de guerre retentirent tout à coup aux oreilles des paisibles bergers de la vallée de Pragela.
Assaillis à l'improviste, dans une saison où ils se croyaient garantis par les neiges, les habitants ne purent que s'enfuir en toute hâte sur les hauteurs et sur les roches escarpées. Poursuivis sans relâche, plusieurs tombèrent frappés par le fer ennemi; d'autres périrent de faim et de froid sur les rochers couverts de neige et de glace. Le plus grand nombre passa la nuit sur une haute montagne, au lieu appelé encore aujourd'hui l'Albergan ou refuge. Au matin, cinquante pauvres petits enfants, -- certains disent quatre-vingts, -- furent trouvés morts de froid dans les bras glacés de leurs mères mortes comme eux.
Les bandes papistes, qui avaient passé la nuit dans les maisons abandonnées des infortunés Vaudois, reprirent le lendemain le chemin de Suse, gorgées de butin et saccageant tout ce qu'elles ne pouvaient emporter. On a pensé que dans leur soif insatiable « de sang et d'or, » les soldats de Borelli avaient, dans cette circonstance, imité l'exemple du légat du pape à Béziers, et confondu dans un même sort hérétiques et fidèles, laissant à Dieu le soin de discerner les siens : car cette incursion sanglante souleva une telle indignation au sein des populations du Dauphiné et du Piémont, que le pape enjoignit à l'inquisiteur de modérer son zèle, dans la crainte que l'hérésie ne fît des progrès.
Mais qu'était-ce que le meurtre de quelques centaines d'hérétiques ? Aussi peu de sang pouvait-il apaiser l'irréconciliable ennemie des Vaudois ? Ce que voulait l'Église romaine, c'était leur extermination complète et définitive. Son orgueil était intéressé à continuer une guerre que sa haine et son avarice avaient commencée. Mais pour que le triomphe fût certain, il fallait que l'attaque, de partielle, de locale et de lente, devînt générale, violente, rapide. Une expédition du genre de celle qui avait anéanti les Albigeois fut donc résolue contre ces milliers de laboureurs et de pâtres, dont la foi ferme et inébranlable résistait aux efforts de la superstition romaine comme les hautes cimes de leurs montagnes aux nuées menaçantes, au choc des vents et de la tempête [1].
En 1487, le pape Innocent VIII, ce digne émule d'Innocent III, fulmine contre eux une bulle d'extermination par laquelle il enjoint à toutes les puissances temporelles de s'armer pour les détruire, promettant aux champions de l'Église la rémission de leurs péchés et leur abandonnant les biens des hérétiques.
Aussitôt une foule d'aventuriers et de gens sans aveu se réunissent de tous les points de la chrétienté pour exécuter les ordres du pape, et marchent sur les Vallées à la suite de dix-huit mille hommes de troupes réglées fournies en commun par le roi de France Charles VIII et le duc de Savoie.
Le légat du pape, Albert Cattanée, vulgairement appelé de Capitanéis, est chargé de diriger les opérations. Il divise son armée en deux corps : l'un, réuni en France, remontera les Vallées du Dauphiné et viendra donner la main à l'autre qui, parti du Piémont, doit envelopper les Vallées orientales et se rapprocher en demi-cercle des frontières françaises en détruisant tous les hérétiques sur son passage.
La première de ces divisions, commandée par le comte de Varax, lieutenant du roi, gravit les montagnes du Dauphiné et envahit le val Louise. Les habitants effrayés se retirent en toute hâte dans une immense caverne creusée dans les flancs escarpés du mont Pelvoux et entourée de précipices qui en défendent l'accès. Dans le fond de la grotte, ils placent les femmes, les enfants, les vieillards, et se croient en sûreté dans cet asile inexpugnable.
Mais un capitaine ennemi, voyant l'impossibilité de forcer l'entrée de la caverne, escalade avec sa troupe les rochers qui la surplombent, et, au moyen de cordes qu'il s'est procurées, se laisse glisser, par une ouverture mal gardée, au coeur même de la place. Les Vaudois surpris se débandent; il en fait un carnage affreux. Puis il ordonne d'entasser à l'entrée de la caverne tout le bois que l'on peut trouver et d'y mettre le feu. Lorsque les flammes s'éteignirent, on trouva sous les voûtes quatre cents petits enfants étouffés dans les bras de leurs mères. Trois mille Vaudois périrent, dit-on, dans cette circonstance.
Après cet exploit, les croisés franchissent les Alpes et pénètrent en Piémont dans la vallée de Pragela, celle de toutes les vallées vaudoises qui se trouvait le plus au nord. La troupe ennemie, tombant inopinément comme une avalanche sur un peuple occupé de ses paisibles travaux, le surprend sans défense, dévaste ses bourgades, pille ses chaumières et en massacre les habitants. Comme au val Louise, on entasse des matières inflammables à l'entrée des cavernes où ils espéraient se dérober à la fureur de la soldatesque, et la plupart sont étouffés dans les flammes. Mais bientôt, revenus de leur première épouvante, les fugitifs s'organisent sur divers points, fondent à leur tour sur leurs ennemis et réussissent à les repousser.
Pendant ce temps, le légat du pape, De Capitanéis, envahissait les Vallées, du côté de l'est, à la tête d'une armée qui ne comptait pas moins de dix-huit mille hommes de troupes réglées, outre un grand nombre de Piémontais qui les suivaient pour mériter l'indulgence plénière promise par le pape et pour avoir leur part du pillage.
Sept cents hommes, détachés du gros de la troupe, voulant sans doute inaugurer la campagne par une action d'éclat, se portèrent sur le village de Prali, situé à l'extrémité de la vallée de Saint-Martin. Ils avaient espéré surprendre cette commune paisible, lorsque, arrivés au hameau des Pommiers, ils se virent assaillis eux-mêmes par les Pralins réunis, avec un courage si impétueux qu'ils ne purent résister longtemps. Fatigués par une marche rapide, surpris de rencontrer, au lieu de fuyards éperdus et suppliants, des hommes armés, animés d'un sombre désespoir, ils se débandèrent bientôt et furent tous taillés en pièces, sauf un porte-enseigne auxquels les vainqueurs firent grâce de la vie, le chargeant d'aller annoncer la défaite et la mort de tous ses compagnons.
Ainsi prévenus de l'approche de leurs implacables ennemis, les Vaudois, dispersés çà et là dans la montagne, se réunirent d'un commun accord au val d'Angrogne, qui peut être regardé comme le coeur des Vallées. Les croisés les y suivirent de près dans le but de les envelopper et de les exterminer jusqu'au dernier. Ils comptaient sans les obstacles insurmontables du terrain, et l'intervention de Dieu qui allait combattre pour son peuple opprimé.
L'entreprise était plus difficile qu'ils ne pensaient. Les escarpements, les déchirures du sol sillonné de torrents, de forêts de châtaigniers, de noyers au feuillage épais, masquant continuellement la vue, exposaient une armée à des surprises continuelles et permettaient à un petit nombre d'hommes déterminés de l'arrêter à chaque pas, de lui faire essuyer des pertes incessantes, de la couper et de la précipiter dans les gouffres environnants.
Les croisés avaient envahi les costières par le bas, et montaient de gradins en gradins, en resserrant leurs rangs autour de ce boulevard naturel, derrière lequel les Vaudois avaient abrité leurs familles. Voyant plier leurs défenseurs, ces familles éplorées se jettent à genoux, et les femmes, les enfants, les vieillards s'écrient tous ensemble avec ferveur : O Dio aijutaci ! « O Dieu, aide-les ! ô Dieu, sauve-nous ! »
Mais les ennemis se raillaient, et, voyant cette troupe à genoux, ils précipitent leur marche. « Les miens vont vous faire réponse ! » s'écrie un de leurs chefs, surnomme le Noir de Mondovi à cause de son teint basané; et aussitôt, joignant la jactance à l'insulte, il lève la visière de son casque pour montrer qu'il ne craignait pas de braver ces pauvres gens qu'il insultait. Au même instant, une flèche acérée, décochée par un jeune homme d'Angrogne, Pierre Revel, vient frapper ce nouveau Goliath avec tant de violence qu'elle pénètre dans le crâne, entre les deux yeux, et le renverse mort.
Sa troupe, frappée d'épouvante, recule en désordre; une terreur panique s'en empare. Les Vaudois saisissent ce moment, font une sortie impétueuse, les renversent, s'élancent à leur poursuite et les balaient jusque dans la plaine, où ils les laissent vaincus et dispersés.
Puis ils remontent auprès de leurs familles si miraculeusement délivrées, se jettent à genoux à leur tour, et rendent grâces tous ensemble au Dieu des armées de la victoire qu'ils viennent de remporter [2]. Honteux de sa défaite, et brûlant du désir de se venger, l'ennemi rassembla toutes ses forces, et, le lendemain même, résolut de tenter un nouvel assaut.
Cette fois, les assaillants prirent une route différente. Ils suivirent le bas de la vallée d'Angrogne, dans le but de pénétrer jusqu'au Pra-du-Tour, cette retraite inaccessible, célèbre dans les annales vaudoises par l'école des barbes dont nous avons parlé plus haut, forteresse naturelle préparée par Dieu pour le salut des opprimés.
Mais on ne peut pénétrer dans la place que par un étroit défilé creusé par le torrent au pied de rochers escarpés. C'est dans cette gorge resserrée que les ennemis se sont engagés. Les plus hardis se sont avancés jusqu'à Roccialla; déjà ils se croient sûrs de la victoire, lorsqu'un épais brouillard, tel qu'il en surgit quelquefois dans les Alpes, tombe inopinément sur eux et les enveloppe de toutes parts. Ignorant la disposition des lieux, incertains de la route qu'ils doivent suivre, ne pouvant s'avancer qu'isolément sur ces rochers bordés de précipices, ils plient à la première attaque des Vaudois.
Les fuyards, encombrant l'étroit sentier, se heurtent, se précipitent les uns les autres dans les eaux bouillonnantes du torrent. Bientôt la retraite devient une fuite, la fuite une catastrophe. Le brouillard, les abîmes, les rochers et le torrent firent ce jour-là plus de victimes que le fer des Vaudois.
La tradition a conservé le souvenir du capitaine, commandant le détachement, et que la main de Dieu atteignit dans cette déroute. Il se nommait Saguet. Cet homme, d'une taille colossale, remplissait l'air de ses blasphèmes et de ses menaces contre les Vaudois. Le pied lui glissa sur le bord d'un rocher, et il tomba dans les ondes bondissantes de l'Angrogne. Aujourd'hui, à quatre siècles de distance, le gouffre dans lequel disparut ce nouveau Goliath se nomme encore le toumpi de Saguet (gouffre de Saguet).
Ainsi fut dissipée cette armée vraiment formidable pour un si petit peuple. Mais c'est à lui que s'adressaient ces paroles : « Ne crains point, petit troupeau, car il a plu à votre Père de vous donner le royaume » (Luc 12:32).
À la suite de ces expéditions sans profit et sans gloire, le duc de Savoie Charles II retira ses troupes, congédia le légat sous prétexte que sa mission était terminée, et envoya un évêque auprès des Vaudois pour les engager à faire les premières démarches dans le but d'obtenir une paix qui leur était assurée.
Les Vaudois firent aussitôt partir pour Pignerol douze des principaux d'entre eux. Le duc les reçut avec bonté, les questionna longtemps, et, sur les réponses qu'ils lui firent, leur témoigna ouvertement qu'on l'avait trompé. Il demanda ensuite à voir quelques-uns de leurs enfants pour s'assurer par lui-même s'il était vrai qu'ils naquissent avec la gorge noire, des dents velues et des pieds de bouc, ainsi que le prétendaient les catholiques.
« Est-il possible ! » s'écria-t-il, lorsqu'il en eut plusieurs sous les yeux, « que ce soient là des enfants d'hérétiques. Quelles charmantes créatures ! ce sont bien les plus beaux enfants que j'aie jamais vus. »
Éclairé désormais sur le compte de ses sujets vaudois, le duc confirma leurs privilèges et libertés, et leur promit qu'à l'avenir ils ne seraient plus inquiétés.
Telle fut l'issue de cette sanglante croisade de l'an 1488, entreprise au nom d'une religion sans pitié et terminée par la droiture d'un prince clairvoyant. Hélas ! que de fois encore nous aurons à signaler des actes analogues inspirés par la même haine aveugle et la même déloyauté, sans autres changements que celui des circonstances !
Pendant quelques années, l'Église persécutée fut à l'abri des attaques extérieures et jouit de la liberté relative qu'elle venait de recouvrer. Mais cette paix temporaire ne suffit ni à bander ses plaies, ni à sécher ses larmes, ni à calmer ses inquiétudes. Ses enfants avaient été massacrés, ses champs ravagés, ses temples démolis, ses maisons incendiées. À tous ces sujets de tristesse venait s'ajouter la crainte que la foi de plusieurs n'eût chancelé, ou du moins que l'espionnage incessant des émissaires de l'Inquisition n'eût arraché à quelques âmes timorées des concessions indignes de leur glorieux passé, ou bien encore que ceux-là mêmes qui, à l'heure du danger, avaient fait preuve d'une fermeté inébranlable ne déshonorassent la cause de l'Évangile par une de ces défaillances soudaines qui surprennent les meilleurs et les plus forts au lendemain des grandes crises et des triomphes éclatants.
Plus que jamais, il importait que l'Église vaudoise se souvînt de son premier amour, et conservât dans toute son intégrité la foi de ses ancêtres. Plus que jamais aussi elle avait besoin de la sympathie, des lumières et des conseils d'amis chrétiens. Dieu, qui veillait sur elle, les lui fit trouver dans la personne de cette pléiade d'hommes éminents par la science et par la piété qu'il avait choisis pour être les instruments bénis de la Réforme.
Notes: