Depuis longtemps déjà des voix autorisées s'élevaient avec force contre les erreurs et les désordres de l'Église romaine, sollicitant « une réforme dans son chef et dans ses membres. »
Cette réforme, instamment réclamée et vainement tentée, il plut à Dieu de l'opérer au seizième siècle, en suscitant des hommes selon son coeur, auxquels il confia l'auguste mission de ramener l'Église chrétienne à ses divines origines, et de l'établir définitivement sur le fondement posé par Jésus-Christ lui-même et par les apôtres.
En France, un vieillard, un illustre docteur de l'Université, Lefèvre d'Étaples; en Allemagne, un jeune moine soucieux de son salut, Martin Luther; en Suisse, un curé de Glaris, Zwingle, rétablissaient presque simultanément, par la seule étude de la Bible et sans connaître leurs travaux respectifs, les doctrines vitales de l'Évangile. Désormais, la lumière cachée sous le boisseau était remise sur le chandelier. À son vif et pur éclat, les superstitions, l'idolâtrie, les erreurs et les vices de Rome apparaissaient dans toute leur laideur, et des milliers d'âmes affranchies secouaient le joug pesant sous lequel elles étaient courbées depuis si longtemps.
Ce grand événement qui agitait l'Europe entière, et dont le contrecoup s'était si douloureusement fait sentir dans la Calabre et en Provence, ne pouvait rester sans influence sur les Vallées vaudoises du Piémont d'où les Églises évangéliques de ces deux colonies étaient jadis sorties.
Isolés du reste du monde, entourés d'ennemis, affaiblis, quelque peu découragés par la persécution, les Vaudois s'émurent à la nouvelle d'un retour général à la Parole de Dieu, à la doctrine du salut gratuit par la foi en Jésus-Christ, dont ils entendaient parler. Ils se hâtèrent de recueillir des renseignements certains et de nouer des relations avec leurs nouveaux frères. Dès l'an 1526, leur délégué, le barbe Martin, du val Luserne, revint d'Allemagne, porteur de plusieurs livres imprimés par les réformés.
Mais de tous les voyages des barbes vaudois à cette époque, celui de Georges Morel, de Mérindol, et de Pierre Masson, de Bourgogne, est le plus connu. Députés par les Églises vaudoises de Provence et du Dauphiné auprès des réformateurs de la Suisse et de l'Allemagne, ils arrivèrent à Bâle au mois d'octobre 1530, et présentèrent à OEcolampade un mémoire en latin dans lequel ils rendaient compte de leur discipline ecclésiastique, de leur culte, de leurs moeurs et de leur doctrine, lui demandant des éclaircissements sur quelques points difficiles. Cette lettre est un modèle touchant d'humilité et de simplicité.
« Les chrétiens de Provence à OEcolampade, salut ! Ayant appris que le Dieu tout-puissant vous a rempli de son Saint-Esprit, comme cela paraît par vos oeuvres, nous avons recours à vous avec l'assurance que l'esprit divin nous éclairera par vos conseils, et nous instruira de plusieurs choses que nous ne connaissons qu'imparfaitement, et qui sont cachées pour nous, à cause de notre ignorance et de notre relâchement, au grand détriment du troupeau dont nous sommes les conducteurs indignes, afin que vous connaissiez notre position. Vous saurez que nous, pauvres pasteurs de ce petit troupeau, nous avons éprouvé pendant plus de quatre cents ans de cruelles persécutions, mais non sans avoir des marques signalées de la faveur de Christ, car souvent il nous a délivrés quand nous gémissions sous le poids de la tribulation. Dans cet état de faiblesse, nous venons vous de- mander des avis et des consolations. »
La lettre décrit ensuite le mode d'admission des ministres et les règles de leur conduite pastorale. Elle énumère leurs articles de foi sur la trinité, la divinité de Jésus-Christ, la rédemption, et motive le rejet des doctrines catholiques, telles que la messe, la transsubstantiation, l'intercession des saints et autres erreurs.
« Dans tous les points importants, » continuent-ils, nous sommes d'accord avec vous, et depuis le temps des apôtres notre foi a été conforme à la vôtre. Mais nous différons de vous en ce que, par notre faute et par la faiblesse de notre intelligence, nous ne comprenons pas l'Écriture sainte aussi bien que vous. Nous venons donc à vous pour être guidés et édifiés. »
OEcolampade fut profondément ému à la lecture de cette lettre, et, avec tous ses collègues, il bénit Dieu pour la conservation de ces disciples de la vérité, humbles troupeaux épars au pied des Alpes, sauvés avec peine des pièges incessants tendus à leur vie aussi bien qu'à leur âme.
Ces sentiments se firent jour dans la réponse qu'il leur adressa.
« Ce n'est pas, » leur dit-il, « sans un vif sentiment de joie en Christ que nous avons appris de Georges Morel, qui prend un soin si fidèle de votre salut, quelle est la foi de votre religion et quel est votre culte. Nous rendons nos actions de grâces au Père très bon de ce qu'il vous a appelés à une si grande lumière pendant ces siècles où de si épaisses ténèbres couvraient presque le monde entier sous l'empire de l'Antéchrist. Nous reconnaissons aussi que Christ est en vous; c'est pourquoi nous vous aimons comme frères, et plût à Dieu que nous pussions vous témoigner par des effets l'affection de notre coeur ! »
Cependant, aux actions de grâces et aux témoignages d'attachement, le réformateur se sentit pressé d'ajouter les observations chrétiennes et les conseils qu'on réclamait de sa fidélité.
« Comme nous approuvons beaucoup de choses en vous, il en est aussi plusieurs que nous voudrions voir amendées. Nous apprenons que la peur d'être persécutés vous fait dissimuler votre foi et que vous la cachez. Or, vous savez que l'on croit de coeur à justice et que l'on confesse de bouche à salut; mais que ceux qui auront eu honte de Christ devant le monde ne seront point reconnus par lui devant son Père. Parce que notre Dieu est vérité, il veut être servi en vérité; et comme il est le Dieu jaloux, il ne permet pas aux siens de se mettre sous le joug de l'Antéchrist, car il n'y a point d'accord entre Christ et Bélial. Vous communiez avec les infidèles ! vous assistez à leurs abominables messes dans lesquelles la mort et la passion de Christ sont blasphémées ! Car, lorsqu'ils se vantent de faire satisfaction pour les péchés des morts et des vivants par leurs sacrifices, quelle est la conséquence, si ce n'est que Christ n'y a pas satisfait par son unique sacrifice, que Christ n'est pas ce que son nom de Jésus signifie, c'est-à-dire Sauveur, et que c'est en vain qu'il est mort pour nous ? En disant amen ! à leurs prières, ne renions-nous pas Christ ? Combien de morts ne vaudrait-il pas mieux souffrir?... Je connais votre faiblesse; mais il faut que ceux qui savent qu'ils ont été rachetés par le sang de Christ soient plus courageux... Il nous vaudrait mieux mourir que d'être vaincus par la tentation... »
Après avoir fidèlement rempli les diverses missions dont ils étaient chargés et recueilli tous les renseignements nécessaires sur les nouveaux réformés, nos deux barbes vaudois reprirent la route de leur pays. Mais Pierre Masson, ayant été reconnu à son passage à Dijon, probablement pendant quelque visite aux frères, fut arrêté et mis à mort comme luthérien.
Georges Morel arriva seul à Mérindol dont il réunit les notables ainsi que ceux de Cabrières et des lieux voisins. Il leur rendit compte de sa mission, insistant avec force sur ce qu'avait dit OEcolampade relativement aux erreurs et aux abus qui s'étaient introduits parmi eux.
Profondément touchés des réprimandes fraternelles du célèbre réformateur, ces humbles chrétiens voulurent comparer la doctrine de leurs barbes avec celle des Vaudois du Piémont et surtout avec celles de la Bible, et, pour répondre aux sages avis qui leur étaient donnés, il fut décidé qu'une assemblée générale des plus éclairés d'entre les frères serait convoquée dans le plus bref délai possible.
« N'est-il pas réjouissant, » observe à ce sujet un historien, « de voir que l'étude consciencieuse de la Parole de Dieu ait conduit les réformateurs, sortis du sein de l'Église romaine, à reconstruire une Église qui eut, dès son apparition, toute l'estime et toute la sympathie des vieilles Églises vaudoises qui avaient conservé la doctrine et le culte des premiers âges du christianisme ? N'est-il pas également édifiant de voir les Églises réformées, qu'on eût voulu rabaisser en les appelant nouvelles, constater, par leur unité de foi et même par leur communauté de formes avec les Églises vaudoises, l'ancienneté de leur doctrine, de leur culte et de leur organisation ecclésiastique [1] ? »
Le 12 septembre 1532, la vallée d'Angrogne était envahie par une foule d'étrangers. Ce n'étaient plus, comme naguère, des hommes « aux pieds légers pour répandre le sang, » mais de vaillants soldats de la croix, « ayant pour chaussure le zèle que donne l'Évangile de paix. » Ils venaient des montagnes de la Suisse, de la Bohême, des colonies fondées en diverses contrées, pour assister au synode général convoqué près d'Angrogne, au hameau de Champflorans.
Cette assemblée solennelle se tint en plein air, en présence de tout le peuple, sur un de ces plateaux ombragés, situés à mi-côte des montagnes, dans un bassin de verdure fermé comme une arène de géants par les pentes lointaines du Pra-du-Tour, couronnées alors d'étincelantes neiges.
La présence du réformateur Farel au synode vaudois est constatée par la déposition d'un témoin oculaire. Jeannet Peyret, d'Angrogne, jeté en prison en 1535, déclara qu'il faisait la garde pour les ministres qui « enseignent la bonne loi, » lesquels étaient assemblés dans la bourgade de Champflorans, et dit « qu'entre les autres, il y en avait un nommé Farel qui avait la barbe rousse et un beau cheval blanc, et deux autres en sa compagnie, dont l'un avait un cheval quasi noir, et l'autre était de grande stature, un peu boiteux [2]. » L'un de ces derniers était sans contredit Antoine Saulnier, l'ami et le compatriote du bouillant réformateur.
Pendant six jours consécutifs les questions les plus diverses furent débattues en toute liberté. Après quoi la discussion fut close, et l'assemblée des barbes rédigea une brève confession de foi que l'historien Léger considère « comme un supplément à l'ancienne confession de foi de l'an 1120, qu'elle ne contredit en aucun point. »
Cette confession de foi se compose de dix-sept articles où sont résolues d'une manière conforme à la Parole de Dieu les questions relatives : au culte en esprit et en vérité, à la prédestination, à la grâce, aux bonnes oeuvres, au serment, à la confession auriculaire, au repos du dimanche, à la vengeance, au jeûne, au mariage et aux sacrements.
Le synode d'Angrogne prit encore une résolution décisive pour le salut de l'Église vaudoise, compromise depuis un certain nombre d'années par la peur des persécutions. Il fut arrêté d'un commun accord qu'on renoncerait entièrement aux dissimulations par lesquelles on avait espéré échapper aux soupçons et aux poursuites des ennemis de la foi; que désormais on ne prendrait part à aucune des superstitions papistes; qu'on ne reconnaîtrait pour pasteur aucun prêtre de l'Église romaine, et qu'on ne recourrait à leur ministère en aucun cas et dans aucune circonstance; enfin qu'on cesserait également de tenir secrètes les assemblées religieuses, et que désormais le culte, se célébrerait publiquement pour rendre gloire à Dieu [3].
L'initiative de ces résolutions hardies revient en grande partie aux réformateurs qui jouèrent un rôle prépondérant dans cette mémorable assemblée. C'est à eux que nous sommes redevables d'une décision prise au début de la première séance, et que nous avons omise à dessein en raison même de son importance pour en parler ici avec quelques détails.
« Les réformateurs, » dit un témoin de cette réunion, « eurent grande joie à voir ce peuple de constante fidélité, cet Israël des Alpes à qui Dieu avait remis en garde, depuis tant de siècles, l'arche de la nouvelle alliance, s'empresser ainsi pour la cause de son service. Puis, dit-il, considérant avec intérêt les exemplaires manuscrits du Vieux et du Nouveau Testament, en langue vulgaire, qui étaient parmi nous (on voit que c'est un Vaudois qui parle), lesquels sont correctement copiés à la main depuis si longtemps qu'on n'en a point souvenance, ils s'émerveillèrent de cette faveur céleste, dont un si petit peuple avait été partagé, et rendirent grâces au Seigneur de ce que la Bible ne lui avait jamais été retirée.
» Alors aussi, par grand désir de rendre profitable à plus de gens le bénéfice de sa lecture, ils adjurèrent tous les autres frères, pour l'honneur de Dieu et le bien des chrétiens, d'aviser à la répandre, remontrant combien il serait nécessaire d'en faire une traduction générale en français, revue à mesure sur les textes originaux et imprimée en abondance. »
Tous les Vaudois applaudirent à ce dessein, et, séance tenante, votèrent les frais d'impression d'une Bible dont ils se proposaient de faire hommage à l'Église réformée de France.
Depuis une dizaine d'années environ, les quatre Évangiles avaient été publiés en français par Lefèvre d'Étaples (1523). Le reste du Nouveau Testament, puis des fragments de l'Ancien avaient paru à Anvers de 1525 à 1534. Mais, ne l'oublions pas, c'est aux Vaudois que nous sommes redevables de la première traduction complète de la Bible en langue française [4].
Un parent de Calvin, Robert Olivétan, fut chargé du soin de cette traduction. Il est probable qu'il fut aidé dans ce travail, sinon par le grand réformateur lui-même, du moins par quelques Vaudois des Vallées, car la préface de la Bible qui porte son nom est datée « des Alpes, ce VII de Febvrier 1535. »
C'est un beau volume in-folio de près de deux mille pages. Il est imprimé sur deux colonnes en caractères gothiques d'une netteté remarquable, comme on pourra s'en convaincre par le titre dont nous donnons en regard un facsimilé réduit. La date de cette publication est consignée à la fin du volume en ces termes : Achevé d'imprimer en la ville et comté de Neufchastel par Pierre de Wingle, dict Pirot, l'an M.D.XXXV, le iiijsme jour de Juing.
Cette Bible fut imprimée aux frais des Vaudois, ainsi que nous l'apprend le distique suivant qui orne le frontispice.
Les Vaudois, peuples évangéliquesPerrin nous dit qu'ils envoyèrent à l'imprimeur quinze cents écus d'or, « et l'on devrait s'étonner qu'un si petit peuple ait pu consentir à des sacrifices aussi considérables, si l'on ne savait que la foi rend possibles les oeuvres les plus grandes, et que le plus faible peut tout quand Christ le fortifie [5]. »
Ont mis ce trésor en publique.