Le magnifique réveil religieux provoqué par le synode tenu à Angrogne en 1532 forme un heureux contraste avec les scènes de carnage dont il avait été précédé et auxquelles, hélas ! nous allons bientôt assister de nouveau.
Après avoir été restaurés par la manne céleste, les hommes des Vallées furent appelés, à l'exemple du prophète de l'ancienne alliance, à se mesurer avec les ennemis de leur foi. Comme Elle, ils affrontèrent la lutte seuls : les amis étrangers, qui naguère avaient répondu à leur pacifique appel, combattaient ailleurs pour la même cause, et leurs frères de Provence, à peine de retour du synode, s'étaient vus exposés à mille vexations iniques, prélude de la guerre d'extermination que nous avons racontée dans un précédent chapitre.
Trois années ne s'étaient pas écoulées que la persécution recommença en Piémont, à l'instigation de l'archevêque de Turin et de l'inquisiteur de cette même ville. Charles III, duc de Savoie, cédant à leurs instances, remit le cruel office de « donner la chasse » aux prétendus hérétiques vaudois à un seigneur du voisinage, qui se jeta sur eux à l'improviste, et remplit de ces infortunés son château de Mirandol, les prisons et les couvents de Pignerol, ainsi que les cachots de Turin, où siégeaient les inquisiteurs chargés d'instruire leur procès. La plupart des prisonniers subirent le supplice du feu.
La persécution aurait sévi longtemps encore, si les circonstances politiques n'y avaient mis fin d'une manière imprévue. Francois Ier, roi de France, menaçait d'envahir le Piémont. Il importait de ne pas s'aliéner le concours de ces intrépides montagnards qui pouvaient défendre les passages des Alpes contre l'ennemi. En conséquence, le duc ordonna de les laisser en paix. La crainte et l'intérêt réunis lui arrachèrent l'ordre que l'humanité aussi bien qu'une sage politique auraient dû lui dicter depuis longtemps.
Quand, plus tard, son neveu, François Ier, devint maître de ses États, il était trop absorbé par le massacre de ses fidèles sujets vaudois de Provence pour entreprendre une autre guerre d'extermination. Mais à la manière hautaine dont ce prince répondit à leurs députés réclamant la liberté de conscience : « qu'il ne faisait pas brûler les hérétiques en France pour les supporter dans les Alpes, » les Vaudois comprirent qu'ils n'avaient rien à espérer de sa clémence, et qu'ils ne jouiraient pas longtemps de la paix relative que les complications politiques leur avaient procurée.
En attendant, les persécutions locales, les arrestations arbitraires suivaient leur cours, et l'espace nous manquerait si nous entreprenions de donner ici la liste complète de tous les martyrs qui, à cette époque, scellèrent de leur sang la profession de leur foi.
L'un d'eux, Catelan Girardet, étant monté sur le bûcher, demanda qu'on lui apportât deux pierres, et, les frottant violemment l'une contre l'autre, il dit à la foule étonnée : « Vous pensez par vos persécutions abolir nos Églises, mais cela ne vous sera pas plus possible qu'à moi de broyer ces pierres. »
L'année suivante fut témoin du supplice de Martin Gonin, l'un des pasteurs les plus distingués de l'Église vaudoise. Il s'était rendu à Genève au commencement de 1536 pour y faire « emplettes de livres, » et régler quelques affaires ecclésiastiques. Mais à son retour, il fut arrêté en Dauphiné, sa qualité de Piémontais le faisant soupçonner d'être un espion du duc de Savoie, alors en guerre avec le roi de France. Toutefois, les membres du parlement de Grenoble ayant reconnu son innocence, il allait être relâché, lorsqu'en le fouillant le geôlier découvrit des papiers cachés sous la doublure de son habit. Un espion eût trouvé grâce, un hérétique jamais ! Incarcéré de nouveau et soumis à un second interrogatoire, le pasteur fit une confession franche et entière de sa foi devant ses juges, qui le condamnèrent à mort. Mais comme on craignait que la vue du barbe vaudois n'éveillât trop de sympathie, et que « par sa douceur et son bien dire » il n'ébranlât les assistants, il fut résolu qu'on l'étranglerait de nuit et qu'on jetterait ensuite son corps dans l'Isère. Cette sentence barbare reçut son exécution dans la nuit du 26 avril 1536. La mort de ce fidèle serviteur de Dieu fut un véritable deuil pour les Vallées, où il était aimé et où la pénurie de pasteurs commençait à se faire sentir.
Un jeune homme se trouvant à Aoste le jour du vendredi-saint, entendit un prédicateur qui disait que le sacrifice de Jésus-Christ se renouvelait tous les jours dans le sacrifice de la messe.
-- Christ n'est mort qu'une fois, murmura le jeune homme, et il est maintenant au ciel d'où il ne reviendra qu'au dernier jour.
-- Vous ne croyez donc pas à sa présence corporelle dans l'hostie? lui demanda quelqu'un.
-- À Dieu ne plaise! Vous savez le Credo ? N'y est-il pas dit que Jésus est maintenant assis à la droite du Père ? Il n'est donc pas dans l'hostie.
Faute de pouvoir répondre à cet argument, on emprisonna celui qui osait le produire. Il avait vingt-six ans et se nommait Nicolas Sartoire.
Ses amis réussirent à le faire évader pendant la nuit, et il prit la route du Saint-Bernard pour se réfugier en Suisse. Mais, au moment de franchir la frontière, il fut reconnu, arrêté en ramené en prison.
On le mit à la torture.
-- Rétracte tes erreurs, lui dit le juge.
-- Prouvez-moi que je suis dans l'erreur.
-- L'Église te condamne.
-- Mais la Bible m'absout.
-- Tu encours le supplice par ton obstination.
-- Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé.
-- Tu veux donc mourir ?
-- Je veux avoir la vie éternelle.
Après la torture, on lui fit subir l'estrapade. Mais son courage ne se démentit pas. Ses amis le suppliaient de se rétracter, promettant d'obtenir sa grâce.
-- La grâce que je désire, leur répondit-il, je l'ai déjà obtenue de mon Dieu.
Il mourut sur le bûcher à Aoste, le 4 mai l557.
L'année suivante périt un autre martyr, d'un âge beaucoup plus avancé, mais d'un zèle aussi ardent et d'une foi non moins robuste. Geoffroi Varaille était son nom. Originaire de Brusque, en Piémont, il était papiste par sa naissance. Son père s'était même signalé parmi les chefs de cette armée qui, en 1488, avait envahi les Vallées, à l'instigation du pape Innocent VIII. Entré de bonne heure dans les ordres, Geoffroi ne tarda pas à attirer l'attention de ses supérieurs, qui lui confièrent la mission difficile de parcourir les principales villes d'Italie, afin d'y relever le crédit de l'Église romaine par ses éloquentes prédications. Obligé d'examiner de près les arguments des réformés contre le catholicisme, le jeune prédicateur en reconnut la force, et bientôt on le soupçonna d'être favorable aux doctrines qu'il avait reçu mission de combattre. Une réclusion de cinq années qui, dans la pensée de ses supérieurs devait raffermir ses convictions ébranlées, contribua au contraire à confirmer tous ses doutes.
Renonçant dès lors à une lutte active contre la Réforme, il s'attacha au légat du saint-siège près la cour de France, et l'accompagna à Paris, où il demeura quelque temps.
Le massacre des Vaudois de Cabrières et de Mérindol, dont la cause venait d'être plaidée devant la Cour des pairs, excita son indignation et son dégoût contre l'Église abreuvée du sang des justes. Il quitta spontanément la haute position qu'il occupait et se rendit à Genève afin d'y étudier à leur source les doctrines nouvelles.
Convaincu de leur conformité parfaite avec les enseignements de l'Évangile, il rompit sans hésitation avec son passé, se mit à l'étude avec toute l'ardeur d'un néophyte, et reçut enfin l'imposition des mains pour le ministère.
Les Églises vaudoises réclamaient alors un pasteur qui pût prêcher en italien. On leur envoya Geoffroi Varaille, et il fut installé dans la paroisse de Saint-Jean.
Étrange retour des choses d'ici-bas ! Voilà donc le fils appelé à prendre soin, comme pasteur, de ce même troupeau que le père avait voulu exterminer.
Ce ministère fut court, mais béni et glorieux. Au retour d'une excursion à Brusque, sa ville natale, il fut arrêté et conduit à Turin où l'archevêque et de hauts personnages qui l'avaient connu firent auprès de lui les plus instantes démarches pour le décider à rentrer dans l'Église romaine. Est-il besoin d'ajouter qu'ils perdirent leur temps ?
Ayant donc abandonné l'espoir de le ramener, ses juges le condamnèrent à la dégradation et au supplice du feu. Lorsqu'on lui communiqua l'arrêt fatal, il dit d'une voix grave : « Soyez certains, messeigneurs, que vous manquerez plutôt de bois pour les bûchers que de ministres de l'Évangile pour y sceller leur foi, car de jour en jour ils se multiplient, et la parole de Dieu demeure éternellement. »
Sa contenance ferme et joyeuse en allant à la mort, la confession de foi publique qu'il fit pour montrer qu'il n'était pas hérétique, mais chrétien, émurent la foule des spectateurs, « lesquels, » nous rapporte Crespin, « s'émerveillant de sa doctrine, disaient haut et clair : Que veut-on dire de cet homme qui parle tant bien et saintement de Dieu et de toutes choses ? »
Deux ans auparavant, cette même place avait vu se dresser le bûcher d'un colporteur, nommé Barthélemy Hector, originaire de Poitiers et réfugié dans les Vallées depuis sa conversion.
Un jour, étant monté jusqu'aux plus hauts chalets des montagnes d'Angrogne, il s'arrêta à l'Alp de la Vachère qui domine les rochers fameux du Pra-du-Tour [1]. Notre colporteur ne se laissait point arrêter par les obstacles du chemin, et le poids de ses Bibles lui paraissait léger en songeant au bien qu'il allait faire au milieu de ces pâtres et de ces alpagers perdus sur ces hauteurs et privés de toute nourriture spirituelle pendant une partie de l'année.
Surpris dans ces solitudes par ses ennemis, il fut conduit à Pignerol, et, après sept mois de détention, subit un premier interrogatoire.
-- Vous avez été surpris vendant des livres hérétiques, lui dit-on.
-- Si la Bible contient des hérésies pour vous, elle est la vérité pour moi.
-- Mais on se sert de la Bible pour détourner les gens d'aller à la messe.
-- Si la Bible les en détourne, c'est que Dieu ne l'approuve pas, car la messe est une idolâtrie.
Les instances et les menaces faites pour obtenir son abjuration étant demeurées inutiles, on l'envoya à Turin. Ses nouveaux juges n'osant prendre sur eux de condamner un homme à qui on n'avait aucun crime à reprocher, déférèrent la cause aux inquisiteurs. Ces derniers lui renouvelèrent l'assurance que sur une simple rétractation, on lui laisserait la vie. Mais la fermeté des convictions de l'humble colporteur ne pouvait se plier à aucun compromis.
-- J'ai dit la vérité : comment pourrais-je changer de langage et me rétracter ? Peut-on changer de vérité comme de vêtement ?
On lui accorda un nouveau sursis. Mais l'éternité se fût écoulée avant qu'il n'abjurât; et bien qu'il soit plus difficile de résister aux instances de l'indulgence qu'à la violence des rigueurs, Hector demeura ferme et inébranlable.
La peine de son obstination n'était rien moins que la mort. Lorsque la sentence lui fut lue dans sa prison : « Gloire à Dieu ! » s'écria-t-il, « de ce qu'il me juge digne de mourir pour son nom ! »
Au moment où il allait monter sur le bûcher, un nouvel émissaire de la cour vint encore lui offrir la vie en échange d'une rétractation; mais, au lieu de répondre, l'humble colporteur s'agenouilla, disant : « Seigneur, fais-moi la grâce de persévérer jusqu'à la fin, pardonne à mes bourreaux et éclaire ce peuple qui m'environne. »
La foule pleurait, s'étonnant que l'on fît mourir un tel homme.
Mentionnons encore un fugitif français, nommé Mathurin, auquel les inquisiteurs avaient donné trois jours pour choisir entre l'abjuration et la mort. Sa femme, qui était Vaudoise, demanda la permission de le voir en promettant de ne lui parler que pour son bien. Les commissaires ne pensaient pas qu'il fût de plus grand bien que la vie; ils l'amenèrent auprès du prisonnier. Qu'on juge de leur étonnement lorsque l'héroïque fille des martyrs se mit à exhorter son mari à persévérer jusqu'à la fin. Les commissaires, transportés de fureur, l'accablèrent d'injures et s'écrièrent qu'au lieu d'un ils en brûleraient deux. -- « Je serai ta compagne jusqu'au bout, » répliqua simplement la jeune femme. Le lendemain tous deux recevaient les palmes du martyre.
Jordan Tertian fut brûlé vif à Suze. Barthélemy Frache, tailladé à coups de sabres, eut les plaies remplies de chaux vive, et expira ainsi à Fenil. Daniel Michel eut la langue arrachée à Bobi, pour avoir loué Dieu. Jacques Baridon périt, couvert de mèches soufrées, qu'on lui avait attachées entre les doigts, les lèvres, les narines et toutes les parties du corps. Daniel Revel eut la bouche remplie de poudre à laquelle on mit le feu et dont l'explosion fit sauter sa tête en éclats. Marie Romain fut enterrée vivante à Roche-Plate. Anne Charbonnier se vit empalée et portée ainsi, en guise de bannière, de Saint-Jean à la Tour.
Mais arrêtons-nous dans cette lugubre revue du martyrologe des Vallées ? Aussi bien « le temps nous manquerait, » si nous voulions parler de tous ces héroïques confesseurs de la vérité, soldats obscurs, isolés, détachés en avant-garde de la grande armée pour frayer ce chemin sanglant de la croix où bientôt, sur leurs traces, allaient s'engager « la nuée de témoins » dont il nous reste à raconter les souffrances et la fin glorieuse [2].
Notes: