L'Église vaudoise des vallées du Piémont

Chapitre 9

Seconde persécution contre l'Église vaudoise

1560

Après avoir été asservi à la France pendant vingt-trois ans, le Piémont fut rendu à son légitime souverain, le 3 avril 1559. Cet événement politique fut accueilli avec joie par les « hommes des Vallées, » car le duc régnant, Emmanuel Philibert, était un prince justement apprécié, distingué autant par sa valeur que par des talents peu communs et par la sagesse de son administration. Il venait d'épouser Marguerite, soeur du roi de France, qu'on croyait favorablement disposée pour les réformés. Les Vaudois pouvaient donc espérer jouir de la paix et de la liberté de conscience.

Mais hélas ! le traité qui rétablissait le duc sur le trône de ses pères contenait une clause perfide par laquelle on l'obligeait à combattre l'hérésie. On peut croire que le jugement du prince lui conseillait une sage tolérance, mais cédant malgré lui aux instances de l'Inquisition, des prélats et du nonce, il publia plusieurs édits enjoignant aux Vaudois d'assister à la messe sous peine des galères ou du bûcher.

L'exécution de ces édits fut confiée à un prince du sang, Philippe de Savoie, comte de Raconis, et à George Coste, comte de la Trinité, auquel on adjoignit, pour la procédure, Thomas Jacomel, inquisiteur général.

Nous passons sous silence toutes les atrocités commises par cet odieux triumvirat dans le voisinage immédiat des Vallées. Insensiblement la persécution se rapprocha de cette antique forteresse de la vérité évangélique, et le récit des confiscations, des arrestations et des supplices infligés aux fidèles, vint apprendre à ses défenseurs le sort qui leur était réservé.

Dans ces conjonctures si critiques, que firent-ils ? Eurent-ils recours à la fuite, à la soumission, à l'apostasie ? Non! Les barbes et les principaux se réunirent pour prier. Ils décidèrent ensuite d'écrire au duc, à la duchesse et au conseil pour exposer la justice de leur cause et détourner, si possible, de leurs têtes l'orage qui grondait à l'horizon.

Dans la lettre à leur prince ils protestent de leur attachement à la vraie foi, à la religion pure et sans tache du Seigneur Jésus-Christ, et promettent une entière fidélité et une parfaite obéissance en tout ce qui ne porterait pas atteinte à leur conscience, voulant « rendre à César ce qui est à César, comme à Dieu ce qui est à Dieu. »

La lettre à la duchesse était dans un style tout différent. On lui parlait comme à une amie convaincue de l'innocence des persécutés, et pour mieux se recommander à sa bienveillante intercession auprès du prince, son époux, on lui rappelait les exemples d'Esther et d'autres femmes pieuses auxquelles les enfants de Dieu avaient été redevables de leur salut.

Ce ne fut pas une petite difficulté pour ces hommes voués au mépris et à la mort, que de faire parvenir leurs requêtes. Un de leurs amis dévoués, Gilles de Briqueras, fut enfin assez heureux pour remettre ces pièces justificatives à la duchesse Marguerite et obtenir d'elle de les présenter elle-même au duc.

Pendant que les Vaudois attendaient avec anxiété l'issue de ces négociations, les persécuteurs s'étaient mis à l'oeuvre. Deux frères de la vallée de Saint-Martin, Charles et Boniface Truchet, se distinguèrent entre tous par leurs excès. L'édit de persécution avait été sollicité par eux. Ils avaient même obtenu la permission de lever une troupe de cent hommes pour les employer à « traquer » les hérétiques. C'étaient eux qui avaient arrêté et livré à l'Inquisition le libraire Hector, brûlé à Turin.

Assaillis à l'improviste par ces forcenés, les habitants de Rioclaret se précipitent hors de leurs maisons, la plupart sans vêtements, et se réfugient sur des hauteurs couvertes de neige, où ils seraient morts jusqu'au dernier, si quatre cents de leurs coreligionnaires du Val Cluson, émus de compassion à la nouvelle de leur infortune n'étaient accourus en armes à leur secours.

Au nombre des plus cruels ennemis des Vaudois, signalons encore les moines de l'abbaye de Pignerol. Non contents de vivre dans l'opulence, ils s'étaient accordé de tout temps la satisfaction, douce à leur coeur, de faire la chasse aux hérétiques. Le moment leur parut unique pour la faire en grand. Ils prirent donc à leur solde une troupe considérable de vauriens qu'ils lançaient fréquemment sur les habitants du Val Pérouse.

Un jour, ayant soudoyé un homme bien connu du pasteur de l'endroit, ils l'envoyèrent au presbytère de grand matin réclamer les secours de son ministère pour un prétendu cas pressant. À peine sorti de chez lui, le malheureux se vit entouré des sicaires de l'abbaye qui l'emmenèrent en compagnie de plusieurs fidèles, hommes et femmes, qui avaient tenté de le délivrer. Quelques jours plus tard, le prisonnier monta sur le bûcher, et, par un raffinement de cruauté qui divertit les spectateurs, on contraignit les pauvres femmes à jeter des fagots dans le brasier qui consumait lentement leur pasteur [1].

Vers la fin du mois de juin 1560, Philippe de Savoie, comte de Raconis, vint pour la seconde fois dans la vallée de Luserne, accompagné du comte de la Trinité son adjoint.

Au nom de leur maître ils promirent que la persécution cesserait si les Églises consentaient à congédier leurs pasteurs et à entendre ceux qu'on leur enverrait. À quoi les Vaudois répondirent « que si les prédicateurs proposés annonçaient la pure parole de Dieu, ils les écouteraient; mais non dans le cas contraire. » Quant au premier point, ils demandèrent d'y réfléchir jusqu'au lendemain. Leur réponse fut « qu'ils ne pouvaient congédier leurs pasteurs aussi longtemps qu'ils n'auraient pas reconnu que les nouveaux prédicateurs étaient de vrais serviteurs de Dieu et des ministres de son Évangile. »

Volontiers le duc eût poussé plus loin les concessions en accordant aux plaignants des conférences publiques dans lesquelles des catholiques éminents par leur savoir auraient démontré la vérité de la religion de Rome et l'erreur du culte vaudois. Mais le pape, qui goûtait fort peu cet avis, et pour cause, répondit « qu'il ne consentirait jamais à mettre en discussion les points de sa religion, que les constitutions de l'Église romaine devaient être admises sans contestation et qu'il ne restait qu'à procéder avec toute rigueur contre les hérétiques. »

En même temps il offrait au duc son concours dans cette croisade, en lui promettant, outre l'abandon des revenus de tous les biens ecclésiastiques des États de son altesse, cinquante mille écus par mois, pendant toute la durée de l'expédition.

Il ne restait plus aux malheureux Vaudois qu'à se préparer à affronter l'orage qui allait fondre sur les Vallées. Les pasteurs et les principaux s'assemblèrent, et convaincus que Dieu seul pouvait les délivrer ils décidèrent de ne donner la main à aucune mesure qui fût préjudiciable à son honneur ou opposée à sa parole. Ils convinrent d'exhorter chacun à recourir à Dieu par la repentance et la prière. Enfin ils arrêtèrent que chaque famille rassemblerait ses provisions, vêtements et ustensiles, et les transporterait, ainsi que les vieillards et les infirmes dans les habitations les plus élevées au pied des cimes et des rochers.

Le 1er novembre 1560, le comte de la Trinité envahit les Vallées à la tête d'une armée aguerrie forte d'au moins quatre mille fantassins et de deux cents chevaux. Les Vaudois n'avaient à opposer à ces vieilles bandes disciplinées que douze cents hommes mal armés, disséminés à de grandes distances les uns des autres, n'ayant pour eux, avec le secours d'en haut, que la justice de leur cause, la connaissance des lieux et l'habitude de la montagne.

Le comte commença l'attaque par les hauteurs. d'Angrogne. Son but était de saisir l'aigle dans son nid. On rapporte qu'en passant près du « Tompi Saquet » il s'arrêta et eut un moment d'hésitation à la vue du gouffre célèbre, où le Goliath impie avait trouvé la mort. On ajoute qu'une paysanne catholique, l'accostant au même instant, lui dit : « Si votre religion est la meilleure vous reviendrez victorieux, mais si ceux que vous attaquez sont les serviteurs de Dieu, ils auront l'avantage sur vous. » Paroles hardies et prophétiques dont la réalisation ne devait pas se faire attendre.

Le jour même, deux cents habitants d'Angrogne, accourus en toute hâte, repoussaient douze cents Piémontais, qui battirent en retraite laissant plus de soixante morts sur le terrain. Deux nouvelles attaques dirigées contre La Combe et le Tailleret furent couronnées d'un égal insuccès. Dans ces combats, les Vaudois avaient fait preuve d'un courage surprenant et témoigné d'une résolution bien arrêtée de mourir plutôt que de se rendre.

Le général comprit qu'il était perdu s'il n'appelait à son aide la ruse et la politique, armes redoutables inconnues de ces montagnards dont il connaissait la simplicité et la bonne foi.

Par ses artifices et ses promesses perfides il réussit à leur faire déposer dans la maison de leurs syndics quelques-unes de leurs armes, dont il s'empara aussitôt. Sur ses instances, ils envoyèrent les principaux de leurs Vallées en députation au duc. Enfin comme si c'eût été peu de les priver ainsi de leurs moyens de défense et de leurs meilleurs conseillers, il parvint à se faire conduire, lui général ennemi, au Pra-du-Tour, forteresse naturelle, refuge ordinaire en temps de persécution.

Dans l'intervalle, ses troupes pillaient les maisons abandonnées, coupaient les arbres fruitiers, incendiaient tout ce qu'elles ne pouvaient emporter et imposaient aux habitants une contribution forcée de seize mille écus.

Nous n'essaierons pas de décrire toutes les atrocités commises par cette soldatesque indisciplinée. Citons cependant un trait que nous rapporte l'historien Gilles.

Un vénérable patriarche, âgé de cent trois ans, s'était retiré dans une caverne avec sa petite-fille. Une chèvre les nourrissait de son lait. Un soir que l'enfant chantait un cantique, les soldats l'entendirent et, guidés par sa voix, envahirent la caverne et massacrèrent le vieillard. Puis, comme ils voulaient saisir la jeune fille pour l'outrager, elle s'élança d'elle-même dans les rochers, préférant la mort à la honte.

Ainsi se passa l'année 1560. Sanglant automne! fatal hiver ! La désolation dans les moindres familles, la misère partout.

Une dernière lueur d'espérance restait encore aux persécutés, et ils attendaient avec impatience le retour des députés envoyés au duc Emmanuel-Philibert pour obtenir une capitulation honorable. Ils revinrent enfin, au commencement de janvier 1561. Mais, à leur regard abattu, on comprit, avant même qu'ils ouvrissent la bouche, que leur mission avait 1 échoué. Au lieu de la paix espérée, ils apportaient l'ordre de recevoir des prêtres, de fournir à leur entretien et d'assister à la messe, sous peine d'une extermination générale.

Placé entre ces deux alternatives, le peuple martyr n'hésita pas un seul instant. À l'apostasie avec la paix, il préféra la fidélité avec la perspective de persécutions immédiates. Les propositions du prince furent repoussées avec indignation; les pasteurs reprirent leur ministère interrompu, partout se manifesta hautement l'intention de tout souffrir plutôt que de renier la foi de leurs pères.

Dans ces circonstances critiques, ils reçurent d'ailleurs de nombreux témoignages de sympathie qui leur furent précieux au moment d'engager la lutte. À la nouvelle du danger, leurs voisins du val Cluson, leurs frères des vallées de Luserne, de Pérouse, de Saint-Martin et d'Angrogne, s'assemblèrent à Bobbi et, par serment, s'engagèrent à mettre en commun toutes leurs forces et toutes leurs ressources pour repousser l'ennemi.

Leur premier soin fut d'organiser une troupe d'élite de cent arquebusiers, constamment de service, destinée à se porter rapidement sur les points menacés, et appelée pour cette raison la « compagnie volante. » Deux pasteurs devaient l'accompagner sans cesse pour prévenir les excès, l'inutile effusion du sang, le relâchement de la piété. Avant le combat, comme au lever et à la fin du jour, ils célébraient le culte au milieu du camp. C'est par leur rigide équité que les Vaudois voulaient faire connaître la justice de leur cause.

L'ennemi comprenant fort bien que le Pra-du-Tour était le coeur même des Vallées, dirigea tous ses efforts de ce côté. Cette citadelle naturelle était défendue non seulement par sa ceinture de rochers inexpugnables, mais encore par d'héroïques combattants. On y avait construit à la hâte des moulins, des fours, des maisons, tout ce qu'il fallait en un mot pour subsister comme dans une ville forte.

Il s'agissait de frapper un grand coup en s'emparant par surprise ou de vive force de cette place où toute la population d'Angrogne s'était réfugiée. Le comte de la Trinité réunit donc toutes ses forces disponibles et en forma trois corps distincts qu'il disposa très habilement suivant les règles de la stratégie militaire.

Le 14 février 1461, le premier corps assaillit le Pra-du-Tour par le col du Laouzoun, l'autre par celui de la Vachère. Au moment où ils se mettaient en marche, le troisième corps parut dans le bas de la vallée d'Angrogne, brûlant et ravageant tout, afin d'y attirer les défenseurs du poste principal. Mais ceux-ci virent le piège et ne quittèrent point leurs retranchements. Bien leur en prit, car la troupe venue par la Vachère se montra presque au même instant. Les Vaudois l'assaillirent et la mirent en fuite. On aperçut ensuite celle du Laouzoun qui descendait avec difficulté. On la laissa s'engager dans les ravins. Les guides qui la précédaient, arrivant à une ouverture d'où l'on apercevait le bas de la vallée, s'écrièrent : « Descendez ! Descendez ! Angrogne est à nous ! »

-- C'est vous qui êtes à nous, répliquèrent les Vaudois en s'élançant de dessous les rochers. Et ils y firent un merveilleux devoir, observe Gilles dans cette circonstance.

Mais que peuvent une trentaine d'hommes contre une armée? L'ennemi, voyant leur petit nombre, leur fait tête, les environne et va forcer le passage. La foule sans défense pousse un cri d'effroi à la vue du danger et se jette à genoux en implorant le secours de Dieu. Les plus agiles s'élancent du côté de la Vachère et préviennent les Vaudois occupés à poursuivre les vaincus. Ils accourent et assaillent l'armée sur sa gauche. En même temps des cris éclatent sur la droite; ce sont leurs frères de la compagnie volante qui arrivent à leur tour pour prendre part à l'action. Les ennemis enveloppés de toutes parts cherchent vainement à résister; ils sont repoussés et mis en fuite.

Tous les soldats eussent été exterminés, sans le pasteur de la compagnie volante, qui accourut sur le champ de bataille pour défendre des gens qui ne se défendaient plus. -- « A mort! à mort! » criaient encore les Vaudois excités par l'ardeur de la victoire. » -- « À genoux! À genoux! » s'écria le pasteur. « Rendons grâce au Dieu des armées du succès qu'il vient de nous accorder. »

Les familles vaudoises reléguées dans le Pra-du-Tour n'avaient cessé de prier pendant l'action. Le soir, tout le camp retentissait de louanges à Dieu, de chants de joie et de triomphe. De tous côtés on y apportait les armes et le butin pris sur l'ennemi : arquebuses, morions, cuirasses, piques, épées, poignards et hallebardes; jamais ces rochers sauvages et nus n'avaient été couverts d'aussi pompeux trophées.

Ce combat mémorable coûta la vie à deux des principaux chefs de l'armée du comte. L'un, Charles Truchel, seigneur de Rioclaret, qui avait persécuté ses propres vassaux, comme nous l'avons vu, et qui était l'un des promoteurs de cette guerre, terrassé par une pierre lancée avec la fronde, et abandonné des siens, eut la tête coupée avec sa propre épée. L'autre chef, Louis de Monteil, qui s'était enfui l'un des premiers, avait déjà dépassé la crête des monts, quand un jeune homme de dix-huit ans l'atteignit et le tua [2] . Pour se venger de ce sanglant échec, La Trinité ravagea la vallée d'Angrogne et celle de Luserne, pillant, incendiant et tuant tout sur son passage. Puis il attendit, pour reprendre l'offensive, les renforts qu'on lui annonçait. De nouvelles troupes arrivaient tous les jours. Le duc de Savoie avait même obtenu du roi de France, Henri II, dix compagnies d'élite. Un corps d'Espagnols rejoignit aussi ses drapeaux, en sorte qu'il eut bientôt près de sept mille hommes sous ses ordres.

Cette fois, le succès paraissait assuré, et les vaillants défenseurs du Pra-du-Tour devaient nécessairement succomber sous le nombre.

Le 17 mars 1561, jour de dimanche, les familles vaudoises réunies au Pra-du-Tour virent, au sortir du sermon, trois longues files de soldats qui s'avançaient parallèlement, l'une sur les hauteurs de La Vachère, l'autre par le chemin des Fourests, et la troisième par celui de Serres.

Les abords du Pra-du-Tour, auxquels devaient aboutir les deux premières lignes d'attaque, étaient défendus par un bastion formidable en terre et en rocaille; mais le sentier inférieur avait été négligé, les difficultés naturelles de son parcours paraissant suffisantes pour déjouer toute tentative de ce côté.

Peu s'en fallut que l'ennemi ne pénétrât par cet étroit passage, et ne prît à revers les Vaudois uniquement préoccupés de la défense du bastion. Heureusement, il fut aperçu à temps et repoussé ainsi que les assaillants du bastion.

Dans cette journée décisive, les Vaudois furent complètement vainqueurs, et le comte vit tuer sous ses yeux ses meilleurs officiers et décimer ses troupes si belles et si renommées. On rapporte que, s'étant assis sur un rocher dominant le champ de bataille, il pleura de douleur et de rage à la vue des cadavres gisant au pied du terrible bastion.

Le soir même, il donna le signal de la retraite à ses soldats harassés de fatigue et découragés. « Dieu bataille pour eux, et nous leur faisons tort, » s'écriaient les plus braves, étonnés de l'audace et du sang-froid de ces intrépides montagnards qu'on leur avait appris à mépriser.

Pendant que l'armée battue se retirait en grande hâte, les Vaudois auraient pu lui causer des pertes irréparables, en l'attaquant dans les défilés, au passage des torrents, le long des précipices; c'était aussi le désir d'un grand nombre. Mais les chefs, et surtout les ministres, s'y opposèrent énergiquement, rappelant qu'ils avaient promis de n'employer les armes que pour défendre leur vie. Modération admirable et d'autant plus exemplaire que ceux qu'on épargnait étaient sans pitié.

Avec une obstination digne d'une meilleure cause et d'un meilleur sort, le comte de La Trinité résolut de tenter un troisième assaut contre le Pra-du-Tour. Par deux fois, la violence avait échoué; il eut recours à la fourberie.

Feignant tout à coup de désirer la paix, il envoya des parlementaires aux Vaudois pour entrer en accommodement avec eux. Ceux-ci n'osèrent se fier à lui, ayant déjà plus d'une fois expérimenté à leurs dépens que c'était lorsqu'il parlait de paix qu'il méditait les coups les plus rudes. Et, en effet, leur perfide ennemi ne voulait qu'une chose : pénétrer dans le Pra-du-Tour pour y éteindre sa soif dans un bain de sang, « semblable à un loup sauvage qui, la gueule béante, la langue desséchée et pendante, rôde depuis longtemps autour de la bergerie, cherchant quelque ouverture pour s'y introduire. »

Cette ouverture, le comte crut l'avoir enfin découverte, et dans la nuit du 16 au 17 avril, au mépris des négociations entamées, ses troupes s'avancèrent sur le Tailleret. Les habitants, surpris dans leur sommeil, furent pour la plupart victimes de cet infâme guet-apens. Du haut de la montagne, les envahisseurs apercevaient le grand et profond ovale du Pra-du-Tour. En moins d'une heure de descente, ils allaient l'atteindre, l'investir et en égorger tous les défenseurs.

Mais les premiers rayons du soleil levant faisant étinceler les armes et les casques trahissent leur présence. Les sentinelles donnent l'alarme. En un clin d'oeil, les Vaudois ont saisi leurs armes et gravi les rochers qui dominent les profondeurs du long défilé dans lequel se sont engagées les troupes ennemies.

Tout à coup, du haut de ces cimes surplombantes, se détachent des rochers anguleux qui écrasent les hommes, percent les rangs, éclatent comme la foudre, et, rebondissant comme des éclats de bombe entre les parois resserrées de ce sentier de mort, y déterminent une déroute complète. Bien peu de soldats parvinrent à remonter ces pentes fatales à la trahison, car les Vaudois, si indignement attaqués au milieu de l'armistice qu'on leur avait offert et qu'ils avaient accepté, les poursuivirent avec acharnement et les exterminèrent sans pitié.

Telle fut l'issue du dernier combat livré aux Vaudois pendant cette campagne, « la plus brillante que jamais d'héroïques persécutés aient soutenue contre de fanatiques persécuteurs. »

Sur ces entrefaites, le comte de La Trinité tomba gravement malade; la désertion se mit dans les rangs papistes; les soldats refusèrent de marcher vers ces redoutables montagnes, « où l'on tenait, » dit Gilles, « que la mort d'un seul Vaudois coûtait la vie à plus de cent de leurs ennemis. » En même temps, les Vaudois de Provence, échappés aux massacres de 1545, sortirent de leurs retraites, à la nouvelle que leurs frères du Piémont étaient persécutés, et, poussés par un esprit de vengeance qu'expliquent sans l'excuser les maux affreux qu'ils avaient endurés, ils se mirent à parcourir les Vallées, rendant carnage pour carnage et semant partout la terreur.

L'intérêt commandait de ménager ceux que les armes n'avaient pu réduire. Philippe de Savoie, cousin du duc Emmanuel-Philibert, leur offrit la paix, et, après un mois de pourparlers, le 5 juin 1561, fut signée, à Cavour, une convention garantissant aux Vaudois la liberté de conscience, la restitution de leurs biens injustement confisqués, et le maintien des franchises, immunités et privilèges antérieurement concédés par Son Altesse ou par ses prédécesseurs.

Ces concessions, qui honorent à jamais la mémoire du duc et de sa royale épouse, Marguerite de France, irritèrent extrêmement le souverain pontife de Rome, qui vit dans cette sage mesure un pernicieux exemple de tolérance. Les moines et les prêtres du Piémont se donnèrent beaucoup de mouvement, et s'ils ne réussirent pas à faire rompre l'accord, ils en retardèrent ou en entravèrent l'exécution, particulièrement en ce qui concernait la restitution des biens confisqués et la libération des prisonniers. Il ne fallut rien moins que l'intervention de l'excellente duchesse pour obtenir le redressement de tous les torts et la stricte exécution du traité [3].

La paix de Cavour avait ramené la confiance dans tous les coeurs, mais il s'en fallait qu'elle eût cicatrisé toutes les plaies. Des villages entiers avaient été la proie des flammes; on manquait de tout pour les rebâtir. Les provisions de l'année précédente tiraient à leur fin. Le temps de semer était passé. Au surplus, les hauteurs seules ayant été cultivées, les meilleurs champs demeuraient en friche. Aux maux de la guerre venait s'ajouter la perspective de la famine.

Dans ces douloureuses conjonctures, les Églises des Vallées eurent recours à la charité de leurs frères de la Suisse, de l'Allemagne et de la France. Calvin s'employa pour elles avec un grand zèle. L'Électeur Palatin s'inscrivit pour une somme considérable, et des collectes faites en divers lieux de la France permirent de subvenir aux plus grandes nécessités. Ce magnifique élan de la charité chrétienne ramena l'espérance et la joie dans les Vallées, et l'on put croire que les Vaudois allaient enfin jouir des bienfaits d'une liberté conquise au prix de leur sang.

Il n'en fut rien.

Les moines, qui n'avaient pu s'opposer à la signature du traité, s'appliquèrent à en violer successivement toutes les clauses essentielles sous l'éternel prétexte que nul n'est tenu de garder la foi aux hérétiques. Leur sombre fanatisme, attisé par la cupidité, en fit les pourvoyeurs attitrés de l'Inquisition, et jamais les cachots du Saint-Office ne comptèrent plus de victimes que pendant ces cinquante ou soixante années de prétendue paix.

Aux persécutions des moines vint enfin s'ajouter une épidémie désastreuse apportée par l'armée française qui, au printemps de l'année 1630, avait envahi le Piémont et mis le siège devant la citadelle de Pignerol.

La peste éclata d'abord dans la vallée de Pérouse, puis dans celle de Saint-Martin. Elle ne tarda pas à se répandre dans toutes les Vallées.

Les pasteurs et les députés des Églises vaudoises, réunis à Pramol pour prendre des mesures contre le fléau, ne négligèrent rien de ce qui pouvait en arrêter la marche, et, après avoir pourvu à l'achat de nombreux médicaments, ils décidèrent de célébrer un jeûne général et public. Mais l'ange exterminateur resta sourd aux supplications de l'Israël des Alpes, et dans chaque maison se trouvèrent bientôt des morts et des mourants.

Le manque de vivres et une chaleur excessive accrurent encore les ravages du mal. Mais dans cette épreuve, comme dans toutes celles qui l'avaient précédée, les hommes des Vallées furent admirables de dévouement, de résignation et de foi.

Les pasteurs se multipliaient, tant ils mettaient de zèle dans l'accomplissement de leurs devoirs, nous dit un historien [4]. Ils se transportaient de village en village, prêchaient en plein air aux valides et visitaient à domicile des centaines de moribonds. Quatre d'entre eux succombèrent dès le premier mois, victimes de leur dévouement. Le mois suivant, sept autres furent emportés. Le douzième mourut peu après comme il se disposait à se rendre à Genève où il était député pour y chercher de nouveaux pasteurs. Lorsque le terrible fléau s'éloigna, après avoir séjourné plus d'une année dans les Vallées, la moitié de la population avait disparu. La vallée de Saint- Martin compta 1,500 victimes; celle de Pérouse, 2,000; celles de Luserne et d'Angrogne, 6,000. Ce qui fait un total de plus de 10,000 Vaudois enlevés en un an par la mortalité.

« Les grands chemins, » dit Gilles, « étaient jonchés de tant de cadavres d'hommes et de bêtes, qu'on n'y pouvait passer sans danger. Plusieurs domaines étaient abandonnés, faute de propriétaires ou de cultivateurs. Les bourgs et les villages qui abondaient naguère d'hommes de lettres, de marchands, d'artisans de toute espèce, et de manouvriers pour toutes sortes de travaux, étaient sans vie maintenant; le désert semblait y avoir passé. Les moissons pourrissaient dans les champs, et les fruits tombaient des arbres sans être recueillis. »

« Mais, » ajoute le même historien, « au milieu de tant de maux, crût et se fortifia la piété, ce fruit paisible de justice dont parle l'épître aux Hébreux. Le zèle du peuple à se trouver aux prédications en la campagne, or ci or là, était fort grand, et chacun s'émerveillait et louait Dieu de l'assistance qu'il nous faisait parmi les afflictions tant cuisantes et épouvantables. »

La nouvelle de la paix, conclue le 6 avril 1631 entre le roi de France et le duc de Savoie, vint relever les esprits abattus par tant de secousses successives. Il semblait que la guerre et la paix, ces fléaux de Dieu, une fois éloignées de ces campagnes désolées, il deviendrait possible aux survivants de bander leurs plaies et de sécher leurs larmes.

Vain espoir! Une nouvelle persécution, plus sanglante encore que les deux premières, se préparait contre la jeune génération échappée à la peste. La suite de cette histoire nous montrera avec quel héroïsme les Vaudois la supportèrent, et comment, pour emprunter le langage du prophète, « Dieu fit revivre dans les enfants le coeur des pères. »

Notes:

  1. Botta, Storia d'Italia, t. II, p. 423.
  2. Ces détails sont empruntés à Muston, t. II, chap. II.
  3. Gilles, chap. XI à XXVIII. — Léger, IIe part, p. 29 à 40.
  4. Monastier, t. 1, chap. XXI.