L'Église vaudoise des vallées du Piémont

Chapitre 10

Troisième persécution contre l'Église vaudoise

1655

Le duc Victor-Amédée Ier étant mort en octobre 1637, sa veuve, Christine de France, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, fut nommée régente pendant la minorité de son fils Charles-Emmanuel II.

Élevée par le clergé dans la haine aveugle de l'hérésie, cette femme bigote avait hérité des dispositions hautaines et dures de sa grand'mère. C'est donc l'esprit des Médicis, bien plus que celui des princes de Savoie, qui a présidé aux scènes de meurtre qui souillèrent son gouvernement et ensanglantèrent de nouveau les Vallées du Piémont.

Hâtons-nous d'ajouter, à sa décharge, qu'elle fut secondée dans son oeuvre sanguinaire par une société tristement célèbre dans les annales religieuses de l'humanité, et vulgairement appelée la Propagande, ou plus exactement « Conseil pour la propagation de la foi et l'extirpation des hérétiques. »

Fondée à Rome en 1622 par Grégoire XV, sous ce titre : Congregatio de propaganda fide, cette institution n'avait pour but, à l'origine, que la propagation des doctrines catholiques. Mais bientôt elle eut recours à la violence, et se donna pour mission de poursuivre, la torche incendiaire d'une main, l'épée dans l'autre, et les pieds dans le sang, l'extermination sauvage de toutes les doctrines qui n'étaient pas les siennes.

De nombreux conseils auxiliaires, placés sous la direction immédiate de celui de Rome, étaient répartis sur toute la surface du royaume. Leur organisation, fortement conçue, ne laissait rien à désirer sous le rapport de l'ensemble, de l'unité d'esprit qui y présidait, de la promptitude et du secret de l'exécution, comme aussi sous celui de l'activité et du zèle fanatique de ses affiliés.

Un de ces conseils siégeait à Turin, sous la présidence de l'archevêque et dans son palais. Mais le membre le plus actif et le plus influent de cette redoutable assemblée était un laïque, le marquis de Pianezza, hommé rusé et cruel s'il en fut jamais.

« Enfin, » remarque, un témoin oculaire [1], comme il semble que Satan, à l'exemple des vieux singes, redouble ses ruses et sa malice en vieillissant, on s'est avisé d'ajouter au conseil des hommes, un conseil de femmes, composé des plus grandes dames, qui aussi, le plus souvent, ont bien besoin de l'indulgence plénière et rémission entière de tous leurs péchés, dont elles jouissent dès le moment qu'elles deviennent membres de cette Congrégation.

» Ces dames se partagent les villes par quartiers et travaillent incessamment à l'envi à trouver des moyens pour suborner les pauvres Réformés, subornant les simples filles, servantes et enfants par leurs amadouements et belles promesses, et procurant de mauvaises affaires à ceux qui ne leur veulent pas prêter l'oreille.

» Elles ont leurs espions partout qui les informent de toutes les maisons de la Religion où il y a quelque mauvais ménage; et c'est alors qu'elles prennent l'occasion par les cheveux et soufflent tant qu'elles peuvent le feu de la division pour séparer le mari d'avec la femme, la femme d'avec son mari, leur promettant et donnant de grands avantages s'ils vont à la messe.

» Et parce qu'il leur faut de grandes sommes d'argent pour faire remuer toutes sortes de machines et pour payer les âmes qui se vendent pour du pain, chacune fait la visite de son quartier régulièrement deux fois la semaine, et ne manque pas de voir toutes les bonnes familles, demandant l'aumône pour l'augmentation de la S. foi et l'extermination de l'hérésie.

» Elles s'assemblent en la plupart des villes pour rendre compte de ce qu'elles ont fait et prendre leurs mesures sur ce qu'elles veulent faire. S'il arrive qu'elles aient besoin du bras séculier, ou de quelque ordre du parlement, il est rare qu'elles ne l'obtiennent, et font bien voir que le zèle de leurs maris ne leur peut rien refuser.

» Le conseil des moindres villes se rapporte à celui des métropolitaines, ces derniers à celui de la capitale, et ceux des capitales à celui de Rome où est la grande araignée qui tient les fils de toute cette toile. »

On le voit, rien n'avait été négligé pour faire de cette vaste association la digne émule de l'Inquisition. Elle disposait de toutes les forces vives du catholicisme, et réunissait dans son sein tous les éléments de succès en prévision de la guerre d'extermination projetée contre les hérétiques des Vallées vaudoises.

Tous les moyens de persuasion, de séduction et d'intimidation étant restés sans effet sur ces chrétiens éclairés et fermement attachés à l'Évangile, la Propagande résolut de procéder sans retard à leur extirpation.

Le 25 janvier 1655, le lieutenant du duc se transporta à Luserne, et y publia un ordre enjoignant à tous les chefs de famille protestants domiciliés dans les communes de Luserne, Lusernette, Saint-Jean, La Tour, Bubbiana, Fenil, Campillon, Briqueras et Saint-Segond, de se transporter dans les communes de Bobbi, du Villar, d'Angrogne et de Rora, les seules où S. A. R. entendait tolérer leur religion, et cela dans l'espace de trois jours, sous peine de la vie et de la confiscation des biens, à moins que dans les vingt jours suivants ils n'eussent consenti à se catholiciser.

Qu'on se représente la consternation de ces pauvres montagnards, brutalement contraints, au coeur de l'hiver, d'abandonner les lieux où ils avaient habité de temps immémorial, la maison où leurs enfants avaient grandi, leurs vergers, leurs vignes, leurs champs, le tombeau de leurs pères, le temple de leur Dieu.

Mais l'ordre était formel; ils partirent, emportant ce qu'ils avaient de plus précieux. Tous préférèrent une perspective de misère et de souffrances à la paisible possession de leurs biens achetée au prix d'une abjuration.

Un de leurs pasteurs, l'historien Léger, remarque avec un sentiment de fierté bien légitime que parmi ces deux mille proscrits il ne s'en trouva pas un pour accepter l'alternative de Rome.

Il est à peine besoin d'ajouter que les exilés furent reçus à bras ouverts par leurs frères des villages tolérés. On leur fit place au foyer, on se serra pour les loger; la table fut dressée pour tous, on partagea avec eux la polenta, les châtaignes bouillies, le beurre et le lait. Enfin on fit parvenir au duc une humble requête réclamant contre l'injustice de la cruelle sentence qui frappait les Vallées.

Après bien des délais, le marquis de Pianezza, l'âme du conseil de la Propagande, fixa aux députés Vaudois un jour d'audience. Mais la veille même du jour qu'il leur avait assigné, il quittait secrètement Turin pour rejoindre un corps d'armée qui l'attendait sur la route des Vallées vaudoises. Le lendemain, tandis que ces mandataires, pleins de franchise et de loyauté, se rendaient à son hôtel, le fourbe, en qui le jésuitisme avait tué à la fois la noblesse du sang et l'honneur du soldat, se trouvait déjà au seuil de leur patrie à la tête des troupes qui devaient la frapper d'extermination.

Ces troupes se composaient en majeure partie de vétérans Piémontais, animés d'une haine sauvage contre les Vaudois et brûlant du désir de se venger des défaites humiliantes qu'ils leur avaient fait essuyer à plusieurs reprises. À la demande expresse du duc, six régiments français avaient franchi les Alpes pour se joindre à la croisade. Ils étaient suivis d'un régiment recruté d'Irlandais bannis par Cromwell pour la part qu'ils avaient prise au massacre de leurs compatriotes, -- cette Saint-Barthélémy irlandaise dans laquelle quarante mille protestants furent égorgés [2]. Il est même avéré que les bandits, les repris de justice et des gens sans aveu furent attirés à dessein dans les rangs de l'armée, avec promesse de grâce et de pillage s'ils s'acquittaient bien de leur devoir.

De tels acteurs font pressentir en quelque mesure l'horrible tragédie qui suivit.

Le fourbe est souvent doublé d'un lâche. Le marquis de Pianezza, craignant avec raison que cette poignée de montagnards ne repoussât victorieusement ses quinze mille hommes, eut recours à la ruse et à la trahison.

Il protesta qu'il n'était entré dans les Vallées que pour châtier quelques opiniâtres qui résistaient aux ordres du duc; que quant aux autres, ils n'auraient rien à craindre, pourvu que, en signe d'obéissance et de fidélité au prince, ils consentissent à loger, dans chacune de leurs communes, pour deux ou trois jours seulement, un régiment d'infanterie et deux escadrons de cavalerie.

Séduits par les manières affables du marquis, les Vaudois accueillirent ces propositions, malgré les efforts du pasteur Léger et de plusieurs anciens dont le regard plus clairvoyant prévoyait une catastrophe.

On devine sans peine ce qui arriva. Les soldats de Pianezza occupèrent tous les défilés, envahirent les villages et les hameaux, et, le samedi 24 avril 1655, veille du jour de Pâques, à un signal donné des hauteurs de la Tour, les quinze mille exécuteurs de la Propagande commencèrent un massacre général de tous les habitants.

Ce forfait a inspiré au poète Milton des strophes indignées, présentes à toutes les mémoires [3]; mais quelle plume saura jamais décrire les horreurs de cette journée néfaste ?

Il faudrait pour cela pouvoir, d'un seul regard, embrasser à la fois toutes les Vallées, pénétrer dans toutes les chaumières, assister à tous les supplices, distinguer dans cette immense clameur d'angoisse de tout un peuple, chaque cri particulier d'une victime que l'on déchire.

« Le signal, ayant été donné sur la colline de la Tour qu'on appelle le Castelus, » dit Léger, témoin oculaire de ces horreurs, « presque toutes les innocentes créatures qui se trouvèrent en la puissance de ces cannibales se virent égorgées comme de pauvres brebis à le boucherie. Que dis-je ? Elles ne furent point passée au fil de l'épée comme des ennemis vaincus auxquels on ne donne point de quartier, ni exécutées par les mains des bourreaux comme les plus infâmes de tous les criminels; car les massacres de cette façon n'eussent pas assez signalé le zèle de leur général, ni acquis suffisamment de mérite aux exécuteurs.

« Des enfants, impitoyablement arrachés à la mamelle de leurs mères, étaient empoignés par les pieds froissés et écrasés contre les rochers ou les murailles, sur lesquelles bien souvent leurs cervelles restaient plâtrées, et leurs corps jetés à la voirie. Ou bien un soldat, se saisissant d'une jambe de ces innocentes créatures, et un autre de l'autre, chacun tirant de son côté, ils le déchiraient misérablement par le milieu du corps, s'en entrejetaient les quartiers, ou parfois en battaient les mères, et puis les lançaient par la campagne.

» Les malades et les vieillards, tant hommes que femmes, étaient ou brûlés dans leurs maisons ou hachés en pièces, ou liés tout nus en forme de peloton, la tête entre les jambes, et précipités par les rochers ou roulés par les montagnes. »

Les femmes, les jeunes filles outragées, empalées, plantées nues sur des piques aux angles des chemins, enterrées vivantes, rôties sur des lances et découpées par ces soldats de la foi, comme par des cannibales; puis l'incendie succédant au massacre; les moines, les propagandistes, les zélés catholiques courant de maison en maison avec des torches résineuses et ravageant, au milieu des flammes, ces villages remplis de cadavres; enfin, les rochers renvoyant aux échos les hurlements de douleur arrachés aux victimes jetées au fond des précipices : tel est le tableau épouvantable, inouï, sans exemple que présentèrent alors ces lieux de désespoir.

« Et qu'on ne dise pas, » ajoute l'historien Léger, « que j'exagère les choses à cause des persécutions personnelles que j'ai souffertes; je me suis porté moi-même de communauté en communauté pour recueillir les témoignages authentiques des survivants.

» Que dirai-je ? mon Dieu ! la plume me tombe des mains. Les cadavres épars ou plantés sur des pieux; les quartiers d'enfants écartelés jetés au milieu de la route; les cervelles plâtrées contre les rochers; ici des corps de femmes horriblement mutilés; là des tombes à peine fermées où la terre semblait gémir encore des malheureuses victimes ensevelies vivantes; partout le deuil, la désolation et la mort [4] ! »

Après le massacre général, les soldats se mirent à la poursuite des quelques Vaudois, qui n'ayant pu passer la frontière, erraient dans les bois et sur les montagnes. C'est bien alors que les fugitifs, tisons arrachés du feu, pouvaient crier à Dieu ces paroles du psaume 79 :

Les nations sont dans ton héritage,
Ton sacré temple a senti leur outrage;
Jérusalem, ô Seigneur, est détruite,
Et par leur rage en masures réduite.
Ils ont donné les corps
De tes serviteurs morts
Aux oiseaux pour curée,
La chair de tes enfants
Aux animaux des champs
Pour être dévorée!
« Nos larmes n'ont plus d'eau, » écrivaient aux Cantons évangéliques de la Suisse des Vaudois proscrits, « elles sont de sang. Notre main tremblante et notre cerveau hébété par les coups de massue qu'il vient de recevoir, étrangement troublé aussi par de nouvelles alarmes et par les attaques qui nous sont livrées, nous empêchent de vous écrire comme nous désirerions; mais nous vous prions de nous excuser et de recueillir, parmi nos sanglots, le sens de ce que nous voudrions dire. »

Les historiens catholiques ont nié la plupart des faits énoncés plus haut, mais ils sont confirmés par de nombreux témoins oculaires dont les dépositions écrasantes en attestent la réalité d'une manière qui les met hors de doute. Dans un manifeste célèbre, publié peu après ces événements, la cour de Savoie s'inscrivit en faux contre les récits de Léger, et le marquis de Pianezza, dans l'espoir de se disculper, en appela au témoignage « d'un homme d'honneur et digne de foi, » le sieur du Petitbourg, commandant d'un des régiments français qui avaient pris part au massacre. Mais cet officier déclara loyalement « qu'il avait été contraint d'abandonner la conduite de son régiment pour ne pas assister à de si mauvaises actions. »

« J'ai été témoin, » dit-il, a de plusieurs grandes violences et extrêmes cruautés exercées par les bannis de Piémont et par les soldats sur toute sorte d'âge, de sexe, de condition, que j'ai vu massacrer, démembrer, pendre, brûler, violer, et de plusieurs effroyables incendies... Quand on amenait des prisonniers au marquis de Pianezza, je l'ai vu donner l'ordre de tout tuer, parce que Son Altesse ne voulait point de gens de la Religion dans toutes ses terres [5]. »

Cependant, en dépit de Son Altesse et de la Propagande, quelques Vaudois de Rora avaient échappé au massacre, et Dieu suscita parmi eux des Gédéons et des Samsons dont les exploits héroïques amenèrent la dispersion des oppresseurs et le retour des opprimés dans leur patrie. Il est temps de passer à ces glorieux événements.

Le hameau de Rora est bâti dans la montagne à l'abri d'un vallon où donnent accès deux étroits sentiers bordés de rochers et de précipices.

Le samedi 24 avril, jour du massacre général, quatre ou cinq cents soldats quittèrent secrètement le Villar et gravirent les pentes qui y conduisent dans l'intention d'en égorger les habitants. Mais un homme de coeur, Josué Javanel, qui avait abandonné sa demeure des Vignes près de Luserne et s'était retiré à Rora avec sa famille, veillait sur les rochers avec six hommes.

À la vue du danger, loin de fuir, il se porte en avant, place sa petite escouade en embuscade. Une décharge subite couche six ennemis à terre; les autres, pris de panique, reculent; le désordre se met dans leurs rangs, et ils s'enfuient laissant cinquante-trois morts sur le sentier ou dans les précipices.

Aussitôt les pauvres Rorains se rendent auprès du marquis de Pianezza pour se plaindre et s'excuser. Le fourbe leur répond que les agresseurs ne peuvent être que des pillards piémontais, et qu'ils ont bien fait de les châtier; mais, fidèle aux principes de son Église, qui portent que nul n'est tenu de garder la foi aux hérétiques, le lendemain il envoie contre eux six cents soldats choisis entre les plus agiles et les plus courageux.

Mais Javanel surveillait les mouvements de son perfide ennemi. À la tête de douze pâtres armés de fusils, de pistolets et de coutelas, et de six autres munis seulement, comme David, de frondes à cailloux, il fond sur les assaillants engagés dans un étroit défilé, et les disperse après leur avoir tué soixante hommes.

Le lendemain 17 avril, neuf cents hommes, un régiment tout entier, enveloppe Rora, incendiant toutes les maisons qu'il trouve sur son passage. Javanel contemplait de loin cette oeuvre de destruction, mais n'osait s'approcher à cause du grand nombre de ses adversaires. Cependant, quand il les vit encombrés de butin, avec ses dix-sept hommes, il les assaillit avec tant de courage, et Dieu leur donna un tel succès au lieu, nommé Damasser, que la division tout entière se replia en désordre sur La Tour et Le Villar. Les Vaudois ne perdirent aucun des leurs dans cette affaire, et rentrèrent en possession des biens qu'on venait de leur enlever.

Le marquis de Pianezza, furieux, humilié, mais reconnaissant qu'il était inutile de recourir à de nouvelles tromperies, ordonne une quatrième attaque pour laquelle il rassemble toutes les troupes disponibles. Elles doivent se réunir à Luserne et de là marcher sur Rora. Le jour et l'heure sont indiqués, le plan d'attaque habilement combiné. Cette fois, le succès est assuré. Mais le capitaine Mario, emporté par sa haine contre les barbets, et par l'ambition de moissonner la gloire de la journée, part à la tête de ses mousquetaires piémontais et d'une bande d'Irlandais deux heures avant les autres milices. Ses troupes étaient divisées en deux corps dont l'un prit la droite et l'autre la gauche du vallon de Rora.

Javanel s'était de nouveau retranché, avec ses trente compagnons, derrière les rochers de Rummer, signalés par sa première victoire. Il voit le mouvement tournant de l'ennemi, et avec la promptitude de décision et l'énergie d'action qui caractérisent le génie militaire : « En avant ! à la broua ! » (au sommet ! ) s'écrie-t-il; la victoire est là-haut ! » Et, faisant volte-face, il se tourne contre le détachement qui manoeuvrait pour le cerner. Tous les Vaudois avaient leurs armes chargées. « Feu ! » s'écrie-t-il. Une décharge terrible mitraille les ennemis, qui ripostent aussitôt par un feu nourri. Mais Javanel s'est jeté ventre à terre, et la mousqueterie a passé sur sa tête. Alors, profitant des tourbillons de fumée qui le couvrent encore, il s'élance, et, l'épée à la main, se fraie un passage, et atteint enfin le sommet, ou la broua, qu'il avait désigné à ses soldats. De là il domine l'ennemi, et tous les Vaudois se rangeant en bataille, adossés contre les rochers, avec la triple énergie que donnent le bon droit, la confiance en Dieu et le succès, ils déciment les assaillants, qui prennent enfin la fuite, laissant soixante-cinq de leurs morts sur la place, sans compter les blessés et les cadavres qui furent emportés.

Javanel devance les fuyards, et court se poster, avec ses invincibles fusiliers, sur un passage étroit nommé Pierro Capello. Arrive bientôt la troupe ennemie, qui commençait à reprendre haleine. Les Vaudois font une nouvelle décharge à bout portant, précipitent des quartiers de rochers, s'élancent sur elle et en font un affreux carnage. Il n'y eut pas ombre de résistance. Une terreur panique, ou plutôt la frayeur du Dieu de Jacob, saisit ces soldats débandés qui, ne pouvant s'enfuir assez vite sur l'étroit chemin qui longe la Luserne, se jettent à corps perdu dans les rochers, les ravins, les torrents, et se noient ou se brisent dans les précipices, s'ils ne tombent pas sous le fer et le plomb des terribles montagnard.

Le capitaine Mario lui-même fut à grand'peine retiré d'un gouffre rempli d'eau; on le ramena à Luserne où il mourut dans une angoisse inexprimable, criant à haute voix « qu'il souffrait déjà tous les tourments de l'enfer à cause des horreurs qu'il avait commises dans les Vallées. »

Trois jours après cette délivrance miraculeuse, le marquis de Pianezza fit sommer les gens de Rora « d'aller à la messe dans les vingt-quatre heures sous peine d'une extermination générale. » « Nous aimons cent mille fois mieux là mort que la messe. » répondirent- ils.

Alors on vit, spectacle unique dans l'histoire, une armée de dix mille hommes se mettre en marche pour réduire vingt-cinq familles de montagnards vaudois. Le marquis avait divisé son armée en trois corps. Tandis que les Vaudois repoussaient le premier, les deux autres enveloppèrent le village, incendièrent les maisons, massacrèrent les habitants, et, après avoir commis les outrages les plus monstrueux, emmenèrent prisonniers les survivants. De ce nombre était la femme de Javanel et ses trois filles.

Javanel et ses intrépides compagnons avaient échappé par miracle. Pianezza écrivit au héros de Rora, lui offrant sa grâce, celle de sa femme et de ses trois filles, s'il renonçait à son hérésie, le menaçant, au contraire, s'il résistait, de mettre sa tête à prix et de brûler tous les siens.

La réponse de Javanel fut digne du nom glorieux de Vaudois qu'il portait.

« Il n'y a pas de tourment si cruel que je ne préfère à l'abjuration de ma foi, et vos menaces, loin de m'en détourner, m'y fortifient encore davantage. Quant à ma femme et à mes filles, elles savent si elles me sont chères ! Mais Dieu seul est le maître de leur vie, et si vous faites périr leur corps, Dieu sauvera leur âme. Puisse-t-il recevoir en sa grâce ces âmes chéries, ainsi que la mienne, s'il arrive que je tombe entre vos mains ! »

Il lui restait un fils, échappé au massacre. Le malheureux père prend avec lui cet enfant, le porte à travers les neiges de l'autre côté des Alpes, au Queyras, en Dauphiné, y ravitaille sa petite escorte, qui se grossit de plusieurs réfugiés, et rentre bientôt après dans les Vallées où il se remet en campagne, toujours confiant en Dieu, plus fort, plus intrépide, plus redoutable que jamais.

Dans l'intervalle, les réchappés de Rora, de Bobbi, d'Angrogne, de La Tour et de Saint-Jean s'étaient organisés sous la conduite de leur compatriote Jahier, de Pramol. Le 27 mai, les deux capitaines opérèrent leur jonction sur les rives de l'Angrogne, et, à la tête de cette petite armée de proscrits, inaugurèrent une série d'expéditions où le merveilleux le dispute au sublime.

Un de leurs premiers exploits fut la prise de Saint-Segond. Le 28 mai, au point du jour, s'étant encouragés par la prière, ils assaillirent inopinément le bourg défendu par un régiment irlandais et un grand nombre de soldats piémontais. À l'aide de tonneaux remplis de foin qu'ils roulaient devant eux pour se mettre à couvert des balles, ils s'approchèrent de la forteresse dans laquelle la garnison s'était retirée, mirent le feu à la porte et s'en emparèrent sans coup férir. Le régiment irlandais, surpris dans sa caserne, y fut taillé en pièces. Les Vaudois se montrèrent sans pitié pour ces assassins qui récemment avaient déshonoré leurs femmes, leurs filles, leurs soeurs et massacré leurs enfants et leurs vieillards.

Les habitants sans armes furent épargnés et en partie retenus prisonniers; puis on livra le village aux flammes, autant par représailles que par nécessité et pour amener les persécuteurs à reconnaître qu'il fallait enfin compter avec les hommes des Vallées.

Le but fut atteint. Ils avaient fait mordre la poussière à quatorze cents ennemis; eux-mêmes n'avaient perdu que sept hommes. Ces résultats presque incroyables furent bientôt connus, et la terreur inspirée par Javanel et Jahier gagna toutes les villes voisines.

Le marquis de Pianezza pensa les abattre en mettant leur tête à prix. Mais leur troupe, au lieu de s'affaiblir, s'augmentait chaque jour de nouvelles recrues accourues du Queyras et de tous les points de la montagne. Deux mois à peine auparavant, le jour même du grand massacre, Javanel, on s'en souvient, avait inauguré la résistance avec dix-sept hommes seulement. Six cents braves se pressaient maintenant autour de lui, sur les hauteurs d'Angrogne, non loin du Pra-du-Tour, témoin de tant de hauts faits, et de cette forteresse inexpugnable, ils semaient l'épouvante dans toute la contrée.

Cependant, de guerre lasse, le marquis de Pianezza résolut de forcer ces redoutables montagnards dans leurs retranchements, et le 15 juin 1655, de grand matin, les Vaudois aperçurent les ennemis qui, au nombre de trois mille environ, gravissaient les pentes abruptes des montagnes de quatre côtés à la fois, dans le but évident de les envelopper. Le capitaine Jahier était absent, et Javanel n'avait avec lui que trois cents hommes. N'importe, il fait face aux premiers assaillants qui se présentent et les disperse. Puis, se voyant entouré de toutes parts, il rebrousse chemin, fond sur l'ennemi, brise le cercle de fer et de feu qui l'étreint, et, comme à Rora, va se poster avec ses hommes au sommet d'une colline qu'il couronne de héros.

Le voilà donc resserré entre un précipice et une armée dix fois plus nombreuse que la sienne. Il était neuf heures du matin; il résista dans cette position critique jusqu'à deux heures de l'après-midi. Jugeant alors le moment propice, Javanel lève ses armes vers le ciel. « 0 Dieu ! c'est à ta garde; soutiens-nous et préserve-nous ! » Puis, se tournant vers ses soldats : « En avant, mes amis ! » leur crie-t-il. Et, comme une avalanche, ces hommes se précipitent, balayant tout sur leur passage. Les ennemis plient, se débandent; les Vaudois les poursuivent, ils en tuent plus de cinq cents et n'ont eux-mêmes qu'un mort et deux blessés.

À ce moment arrive le bouillant Jahier avec sa troupe. La joie de se retrouver surexcite le courage des Vaudois. Sans tenir compte de leur fatigue, ils s'élancent dans la plaine, tombent comme la foudre sur les ennemis, qui se retirent en désordre, et leur tuent plus de cent hommes.

Mais, ô douleur! sur la fin de ce rude combat, le vaillant Javanel tombe percé d'une balle. Sa bouche se remplit de sang, on croit qu'il va expirer. Au milieu de la consternation de ses braves compagnons, il remet le commandement à Jahier, et se fait emporter loin du champ de bataille, à Pinache, sur les terres de France, pour s'y rétablir ou y mourir.

Cependant Jahier, oubliant le conseil de Javanel de ne plus rien entreprendre ce jour-là à cause de la fatigue de ses troupes, prend avec lui cent cinquante hommes et se porte sur la petite ville d'Ousasq, à la suite d'un émissaire qui lui promet un riche butin.

Un escadron de cavalerie, placé en embuscade, l'y attendait. Dans ce moment suprême, Jahier s'éleva au-dessus de lui-même par sa valeur extraordinaire. Se voyant trahi, il tua le traître, invoqua Dieu, fit prendre l'arme blanche à ses soldats, et frappant d'estoc et de taille, éventrant les chevaux, renversant les cavaliers, il fit un carnage terrible autour de lui, et tomba enfin glorieusement couvert de blessures.

Son fils, qui combattait à ses côtés, mourut avec lui. Tous ses soldats, à l'exception d'un seul, furent taillés en pièces.

Fatale journée du 15 juin où les Vaudois furent à la fois privés de Javanel et de Jahier. Léger nous dépeint ce dernier en ces mots :

« Grand capitaine, digne de mémoire, d'autant plus qu'il a toujours montré un grand zèle pour le service de Dieu et le soutien de sa cause, sans pouvoir jamais être ébranlé ni par promesses ni par menaces, ayant un courage de lion, et cependant humble comme un agneau, rendant toujours à Dieu seul toute la louange de ses victoires, extrêmement versé ès saintes Écritures, entendant parfaitement la controverse, et homme de grand esprit, qui pourrait passer pour un personnage accompli, si seulement il eût été capable de modérer son courage... [6] »

Les Vaudois, un moment consternés, reprirent néanmoins courage sous la conduite du capitaine Laurent, de la vallée de Saint-Martin, d'un frère de Jahier et de plusieurs autres. Dans un combat livré peu après sur les hauteurs de La Vachère, ils repoussèrent six mille ennemis et leur tuèrent deux cents hommes, parmi lesquels le lieutenant-colonel du régiment de Bavière.

Au reste, l'opinion publique se prononçait en leur faveur, et le bruit des exploits de Javanel et de Jahier rendait leur nom célèbre dans toute l'Europe. Des amis du Languedoc et du Dauphiné, des hommes d'armes éminents, le lieutenant général français Descombies, le colonel suisse Andrion, vinrent offrir leurs services à ce peuple héroïque qu'on avait cru anéantir. En même temps, rentrait aux Vallées le modérateur Léger, de retour d'un voyage qu'il venait de faire en France et en Suisse pour plaider la cause de ses compatriotes opprimés.

Les ennemis, instruits sans doute de l'arrivée de ces renforts, gravirent de nouveau les pentes de la Vachère tant de fois rougies du sang de leurs devanciers, « et, donnèrent un rude et furieux assaut aux Vaudois, en trois endroits en même temps. Et tous ensemble ne désistèrent jamais de continuer les charges et les recharges presque l'espace de dix heures entières, étant de temps en temps rafraîchis et soulagés par les uns, par les autres, si bien qu'ils avaient de prime abord emporté les barricades qu'on appelle Des Casses, et criaient déjà victoire, comme s'ils se fussent derechef rendus maîtres de toutes les Vallées, comme en effet ils l'eussent été sans réserve s'ils eussent emporté le Donjon, où furent contraints de reculer ces pauvres Évangéliques. Mais comme ils avaient invoqué de bon coeur le nom du Dieu des armées, selon leur coutume, il exauça tellement leur ardente prière qu'il n'y en eut pas un seul qui ne tînt bon à son poste jusqu'à la fin du combat.

» Encore nonobstant tout leur courage, eussent-ils été en grand danger de succomber faute de plomb et de poudre, si Dieu ne leur eût inspiré de combattre avec les frondes et de rouler des rochers qui en écrasèrent incontinent un grand nombre; de sorte que ceux mêmes qui, se confiant en leurs charmes, voyaient qu'il n'y avait point d'enchantement contre ces pierres, furent des premiers à prendre la fuite. Ce qui renforça si bien le courage des défendants que, comme à la première attaque, les ennemis leur criaient à gorge déployée : Avanza ! avanza ! resta di Giaero ! (Avancez ! avancez ! restes de Jahier ! ) se glorifiant de la défaite de ce grand capitaine, les Vaudois se mettant aussi tous à crier à haute voix : Avanza ! avanza ! resta di S. Secondo! (parce que de Saint-Segond il n'en était pas réchappé un seul) ils se jetèrent tous à la fois hors des barricades, le pistolet et le coutelas à la main, et jetèrent un tel effroi dans cette armée qu'elle ne pensa plus qu'à la retraite, laissant sur le carreau quatre-vingt quinze de leurs corps et emmenant plus de trois cents autres morts ou blessés, entre lesquels se rencontrèrent plusieurs officiers de marque du régiment de Bavière [7]. »

C'est en voyant cette armée débandée rentrer en ville, que le syndic de Luserne, jouant sur le surnom de barbets donné aux Vaudois, et qui est synonyme de chiens, dit ce mot dont toute la finesse ne peut être saisie qu'en italien : « Altre volte li lupi mangiavano li barbetti, ma lo tempo è venuto che li barbetti mangiano i lupi [8]. » Ce mot lui coûta la vie.

Pendant que leurs ennemis sortaient ainsi affaiblis de tous ces combats meurtriers, les Vaudois voyaient leurs rangs se grossir incessamment de nouveaux défenseurs. Ils avaient alors près de dix-huit cents hommes sur pied, et un petit escadron de cavalerie équipé depuis peu. En outre, le héros de Rora, l'illustre Javanel, remis de ses blessures, venait de rentrer dans les Vallées. Il était encore trop faible pour combattre, mais sa présence seule suffisait à électriser ses anciens compagnons de gloire.

Quelques jours après le combat de La Vachère, cette petite armée investit le bourg de La Tour, et l'eût certainement emporté de vive force si le général Descombies, qui la commandait pour la première fois, eût mieux connu l'ardeur et l'intrépidité des montagnards sous ses ordres. Ses lenteurs firent manquer l'entreprise. Déjà les Vaudois avaient forcé l'enceinte; ils s'étaient emparés du couvent des capucins et rendus maîtres de toute la ville; abrités, comme à Saint-Segond, derrière des tonneaux vides, ils montaient à l'assaut de la citadelle, et la garnison commençait à capituler, lorsque la cavalerie de Savoie, accourue de Luserne, cerna le bourg et menaça de prendre les assaillants entre deux feux. Il fallut battre en retraite.

Descombies, témoin de l'audace incroyable de ses troupes, ne put retenir un cri d'admiration : « Je savais bien, » dit-il, « que les Vaudois étaient des soldats courageux, mais je ne pensais pas qu'ils fussent des lions, et plus que des lions. »

Avec de tels hommes, tout était possible. Secondé par Javanel, il allait tenter un nouvel assaut contre La Tour, et de là marcher sur Luserne, lorsqu'une trève fut conclue qui mit fin à toutes les opérations militaires.

Un cri d'horreur et d'indignation avait retenti dans tous les pays réformés au récit des massacres de Pâques, et le modérateur Léger n'avait pas eu de peine à éveiller sur son passage les plus vives sympathies en faveur de ses coreligionnaires égorgés.

Les cantons évangéliques de Suisse, le roi de Suède, les Provinces-Unies, l'Électeur Palatin, le landgrave de Hesse, l'Électeur de Brandebourg plaidèrent énergiquement leur cause auprès de la cour de Savoie. Cromwell surtout déploya le plus grand zèle en cette circonstance, et, au mois de juin, sir S. Morland, son ambassadeur extraordinaire, se présenta hardiment devant le duc Charles-Emmanuel et lui tint ce discours :

« Le Sérénissime Protecteur vous conjure lui-même d'avoir compassion de vos propres sujets des Vallées, si cruellement maltraités. Après les massacres est venue la misère. Ils sont errants par les montagnes, ils souffrent de froid et de faim. Leurs femmes et leurs enfants traînent dans le dénûment une vie languissante et désolée. Et de quelles barbaries n'ont-ils pas été victimes ! Leurs maisons incendiées, leurs membres déchirés, écartelés, mutilés, quelquefois même dévorés par les meurtriers. Ah! le ciel et la terre en frémissent d'horreur ! Quand tous les tyrans des temps passés (ceci soit dit sans blesser Votre Altesse Royale) viendraient contempler ces champs de carnage, d'infamie et d'atrocités inexprimables, ils rougiraient de honte et croiraient n'avoir rien commis que de bon et d'humain en comparaison de ces cruautés... O Dieu! souverain Seigneur des cieux et de la terre, détourne de dessus la tête des coupables les justes vengeances qu'appelle tant de sang répandu ! »

Cette harangue hardie, tout empreinte de l'onction puritaine du temps, produisit une impression profonde sur l'assistance. Le prince ne répondit rien; mais la cruelle duchesse, en digne élève des Jésuites, exprima son étonnement « que la méchanceté humaine eût pu présenter comme des barbaries les châtiments si doux et si paternels infligés à des sujets rebelles, dont nul souverain n'aurait pu excuser la révolte. Néanmoins, ajouta-t-elle, je veux bien leur pardonner pour faire connaître au Sérénissime Protecteur le désir que j'ai de lui être agréable. »

Après des négociations laborieuses, la paix fut enfin conclue à Pignerol, le 18 juillet 1655. Les députés vaudois, le pasteur Jean Léger à leur tête, crurent bien faire en acceptant des conditions qui, sans être entièrement satisfaisantes, leur assuraient : l'habitation dans la majeure partie des anciennes limites, la vente de leurs biens dans les quelques localités qu'il fallait abandonner, et le libre exercice de la religion dans toute l'étendue des nouvelles limites, comme aussi l'exemption de tout impôt pendant un certain nombre d'années, la mise en liberté des prisonniers et des enfants enlevés, et l'amnistie pleine et entière pour le passé.

Une des règles constantes de la politique de la Propagande était de priver les Vallées de leurs hommes éminents et de leurs conseillers les plus avisés et les plus influents. On ne sera donc pas surpris d'apprendre que Léger, le modérateur des Églises vaudoises, l'historien des Vallées, le patriote ardent, l'avocat éloquent de son peuple, le négociateur incorruptible du traité de Pignerol, se vit bientôt obligé de quitter ses chères montagnes, et qu'il termina ses jours en exil.

Quelques détails sur la vie de ce pasteur héroïque trouveront naturellement ici leur place. Nous les empruntons à la biographie qu'il nous a laissée lui-même à la fin de son histoire, « non par aucun mouvement de vanité, mais pour édifier ses lecteurs et confondre les adversaires, touchant les véritables causes des sentences de confiscation de tous biens, de bannissement perpétuel et de mort, fulminées contre lui par la cour de Turin. »

Jean Léger naquit à Ville-Seiche, dans la vallée de Saint-Martin, le 2 février 1615, au moment où un violent orage fracassait les toits des maisons et déracinait les arbres, « présage, ce semble, des furieuses secousses, orages et tempêtes que le Prince de la puissance de l'air lui préparait en son temps pour le ruiner et le perdre sans ressource, comme il n'eût pas manqué d'en venir à bout s'il n'eût si bien fondé sa maison et si fortement étançonné toutes ses espérances sur le Rocher des siècles. »

Son père était noble. À la requête des habitants eux-mêmes, le duc Victor-Amédée l'avait nommé consul général de toute la vallée. Son grand-père maternel, qui exerça le ministère jusqu'à cent quinze ans, descendait en ligne directe de l'illustre martyr Jean-Louis Pascal. « Je pourrais aisément, » remarque notre historien, « faire voir par ma ligne sacerdotale, continuée depuis plus de quatre cents ans, comment l'arche de l'alliance a toujours été logée en notre maison, et mes ancêtres employés à la charge du sanctuaire, si les funestes embrasements de 1655, dont je n'ai pu sauver une seule feuille de papier, ne m'empêchaient maintenant de tirer nettement et sûrement cet arbre, qui seul serait capable de jeter dans la confusion ceux qui font de Luther et Calvin les premiers de nos ministres. »

En 1629, le jeune Léger fut mis en pension à Genève. Au cours de ses études, il sauva la vie au Prince Palatin qui se noyait dans le lac. Aucun des assistants n'ayant le courage de l'aller secourir, on le croyait perdu. Mais Léger, qui était grand nageur, s'élança un couteau à la main, fit le plongeon, coupa l'herbe qui retenait l'infortuné par le pied et le ramena sain et sauf à la surface, après avoir failli être lui-même victime de son dévouement. Le prince conçut la plus vive affection pour son généreux sauveur, et voulut l'attacher à sa personne. Mais son père, jugeant qu'il serait plus utile aux Églises vaudoises, lui ordonna de rentrer aux Vallées.

C'était en 1639. Les oncles du jeune roi, à la tête d'une armée d'Espagnols et de Piémontais, disputaient alors la régence à sa mère, la duchesse Christine, que soutenaient les Français. À peine Léger avait-il dépassé Turin, qu'il se vit enfermé entre les deux armées, et engagé dans une mêlée sanglante dont il se tira comme par miracle, en se réfugiant près d'une métairie abandonnée « où, » dit-il, « je fis moins bonne chère que mon cheval, qui y trouva foin et paille. »

Surpris le lendemain par un parti de Piémontais, il allait être massacré sans pitié, lorsque, payant d'audace, il pique droit à eux et les accoste dans leur propre patois en les appelant ses chers compatriotes. Comme ils lui demandaient qui il était et d'où il venait, il répondit « avec équivoque » qu'il était parent d'un papiste fort considéré de Luserne et qu'il arrivait de Constantinople. Les soldats relâchèrent leur prisonnier, se doutant fort peu assurément qu'il allait faire retentir l'Europe entière du bruit de leurs atrocités, conserver à la postérité le récit des souffrances de ses compatriotes et vouer à l'exécration la mémoire de leurs persécuteurs.

Cette même année, il fut nommé pasteur de l'église des Prals et Rodoret, la plus haute et la plus froide de toutes les Vallées, avec ordre d'y faire quatre prêches par semaine. Il y fit la connaissance d'une jeune Vaudoise qui consentit à partager sa solitude et son existence précaire. Un dimanche que le jeune pasteur se rendait au Rodoret pour y prêcher l'un de ses quatre sermons, il fut surpris par un tourbillon de vent qui le roula longtemps dans la neige, et il faut l'entendre nous parler avec sa bonne humeur habituelle de la manière dont il perdit son chapeau, du « bonnet de glace » dont sa tête se trouva garnie, de ses oreilles gelées, de sa dent cassée, de la façon dont il « dégela sa pauvre tête auprès du feu, » et de l'apostème qui couronna cette aventure. La tendance de son esprit le portait naturellement à envisager le côté brillant des choses.

Sur ces entrefaites, son oncle ayant été banni, Léger hérita de sa charge et devint pasteur de l'église de Saint-Jean. Un jour qu'il prêchait sur les sauterelles dont il est question au chapitre IX de l'Apocalypse, il vit entrer dans le temple « une volée de frères missionnaires fraîchement envoyés de Rome et conduits par un certain Padre Angelo, grand colosse quant à son corps, mais estimé bien plus grand encore quant à son esprit. » « Aussitôt, » dit-il, « je passai droit à ma partition, tractation et application, et je tâchai de n'omettre pas un des beaux rapports qui se rencontrent entre les missionnaires et les sauterelles, jusqu'à celui des capuchons des moines et la crête des sauterelles. » Le prêche achevé, notre Goliath se leva pour répliquer. Mais successivement « débusqué de l'Écriture, des Pères et des conciles, il renvoya la dispute à huitaine. Il revint, en effet, à point nommé avec un âne chargé de livres qu'il fit décharger à la porte du temple. Mais, après une longue dispute, il s'en retourna avec ses satellites, chargé de tant de confusion qu'il n'y voulut plus revenir. »

Échappé à grand'peine aux massacres de 1655, Léger se rendit en Suisse pour plaider la cause de ses compatriotes opprimés, et provoqua en leur faveur l'intervention de tous le États protestants de l'Europe. À son retour, il prit une part active à la lutte héroïque dont nous venons de retracer les péripéties émouvantes. Le traité de Pignerol lui rendit, pour quelque temps, la direction de son église de Saint-Jean; mais les membres du Conseil pour la Propagande de la foi et l'extirpation des hérétiques, « enragés du peu qu'il avait pu faire pour la restauration de sa pauvre patrie, » avaient résolu de se défaire de lui à tout prix. Ils le sommèrent de se rendre à Turin pour s'y disculper de certains crimes imaginaires, et, sur son refus de comparaître, le condamnèrent par contumace au bannissement et finalement à la peine de mort [9].

Après avoir de nouveau plaidé la cause de son peuple auprès des Cantons et des États évangéliques, et échappé aux assassins que la Propagande avait mis à ses trousses, Léger se retira en Hollande, où il écrivit sa célèbre Histoire générale des Églises vaudoises.

L'Église de Leyde admit le noble proscrit au nombre de ses pasteurs. Il exerça son ministère dans cette ville jusque vers l'an 1670, époque à laquelle il entra dans le repos réservé au peuple de Dieu.

Le trait dominant du caractère de Léger était, avons-nous dit, une égalité d'humeur constante et une gaieté pleine de malice qui ne l'abandonnaient jamais, même dans les circonstances les plus critiques. Nous n'en voulons pour preuve que la délicieuse aventure dont il nous fait le récit en ces termes :

« Revenant de France par la Bourgogne, je fus suivi par un espion de la cour de Turin, qui m'attrapa près de Mâcon. Mais comme j'avais derechef changé d'habit, de perruque et de cheval, et rasé mes grosses moustaches, bien loin de me reconnaître, il s'informa de moi touchant moi-même, qui lui dis que l'homme qu'il cherchait n'était pas loin, etc. Il piqua et me laissa; mais il se jeta dans le régiment Mazarin, qui le démonta, dépouilla et battit à merveille.

À la couchée, je me trouvai au même logis où il était : on m'y conta les aventures de cet homme. Je ne dis mot jusques au matin; dès que mon cheval et celui de mon valet furent sellés et bridés sur la rue, alors je fus voir mon homme tout brisé dans le lit et lui demandai qu'est-ce qu'il donnerait à qui lui montrerait l'homme qu'il cherchait; et en même temps, ayant tiré ma perruque, je lui dis que c'était moi, ce qui lui fut aisé à reconnaître, m'ayant autrefois vu dans Luserne. Mais en même temps, lui laissant mordre son frein, je me jetai à cheval et me sauvai. »

Cette gaieté native a survécu à toutes les persécutions; elle se retrouve encore aujourd'hui chez les descendants du pasteur proscrit, et si le prophète a pu dire avec raison des méchants qu'ils sont comme une mer en courroux, ces chrétiens joyeux des Vallées du Piémont n'évoquent-ils pas l'image d'un lac paisible dont les ondes limpides réfléchissent l'azur des cieux ?

Notes:
  1. Léger, IIe partie, chap. VI, p. 72-74.
  2. Hume, History, chap. LV.
  3. « Avenge, o Lord, thy slaughtered saints, whose bones Lie scattered on the Alpine mountains cold, etc. »
  4. Léger, IIe partie, chap. VI, VII, VIII, IX et suiv.
  5. Voir la déclaration authentique de ces horreurs donnée par M. du Petitbourg, dans Léger, IIe part, p. 115.
  6. Léger. IIe part., p. 194.
  7. Léger. IIe part., p. 196.
  8. « Autrefois les loups mangeaient les barbets; mais le temps est venu que les barbets mangent les loups. »
  9. L'arrêt portait qu'il serait étranglé publiquement, que son cadavre serait ensuite pendu par un pied au gibet, pendant vingt-quatre heures, et sa tête séparée du corps, exposée dans Saint-Jean. -- Son nom devait être en outre inscrit sur le rôle des bannis fameux, ses maisons brûlées, etc. (Léger, IIe partie, p. 275).