L'Église vaudoise des vallées du Piémont

Chapitre 11

Troisième persécution -- Exil de l'Église vaudoise

1686

Le traité de Pignerol, qui devait, semble-t-il, rendre la paix aux Vallées, devint, entre les mains de la Propagande, une nouvelle arme de guerre dirigée contre elles et leurs malheureux habitants.

Non contents d'en maintenir avec rigueur les clauses les plus défavorables, les membres du Conseil en intercalèrent frauduleusement de nouvelles dont les Vaudois eurent beaucoup à souffrir.

Les années qui suivirent furent marquées par toutes sortes d'actes arbitraires, de vexations et de violences. En vain les victimes multipliaient leurs requêtes au duc de Savoie : on ne tenait aucun compte de leurs justes réclamations. Depuis longtemps on avait juré la perte de ces héroïques montagnards, et l'on n'attendait, pour procéder ouvertement contre eux, qu'une occasion favorable à défaut de prétexte plausible. Les événements servirent à souhait la haine des persécuteurs en leur offrant l'une et l'autre à la fois.

Louis XIV, auquel le siècle a décerné le nom de grand, essayait alors d'expier les fautes de sa vie dissolue par la conversion forcée des protestants de son royaume au catholicisme. Son confesseur, le père La Chaise, lui avait persuadé qu'en agissant ainsi il assurerait son propre salut et celui de l'Église. Nous n'avons pas à raconter ici l'histoire de la révocation de l'Édit de Nantes. Disons seulement que non content de priver ses sujets réformés de leurs droits civils, de les condamner par milliers aux galères ou au bûcher, d'inventer les dragonnades et de ruiner la France en expulsant de son sein les plus laborieux et les plus dévoués de ses enfants, le cruel monarque contraignit son voisin, le jeune duc de Savoie, à suivre son exemple, en mettant les Vaudois en demeure d'abjurer leur foi ou de s'expatrier.

Victor-Amédée II refusa d'abord de sévir contre des sujets dont tout récemment encore il venait d'éprouver la valeur et la fidélité. Mais l'ambassadeur français lui ayant dit un jour « que le roi son maître trouverait le moyen, avec quatorze mille hommes, de chasser ces hérétiques, et qu'il garderait pour lui les vallées qu'ils habitaient, » le prince se ravisa, et plutôt que de permettre à une puissance étrangère de donner des lois à ses propres sujets, il préféra les persécuter lui-même.

Quelques semaines après la révocation de l'Édit de Nantes, le 4 novembre 1685, parut une proclamation, interdisant à tout étranger de demeurer dans les Vallées plus de trois jours sans la permission du gouverneur, et le 31 janvier suivant, un édit ordonnant la cessation complète de tout service religieux non romain, sous peine de la vie et de la confiscation des biens, la démolition des temples, le bannissement des ministres et des maîtres d'école, et le baptême de tous les enfants par les curés, selon les rites de la religion romaine.

Une terreur indicible envahit les Vallées. Les Vaudois, surpris comme par la foudre, essayèrent de fléchir le duc en lui rappelant les promesses sacrées des traités antérieurs. Il resta sourd à leurs cris, et quand les ambassadeurs des États protestants intervinrent à leur tour, ils n'obtinrent rien de lui, sinon l'aveu humiliant que des engagements secrets le liaient et qu'il n'était plus libre de retirer ou de modifier son décret.

Il ne restait désormais aux Vaudois d'autre alternative que l'abjuration, l'exil, ou la résistance armée. Ils prirent les armes et jurèrent de se défendre jusqu'à la mort. Ils n'étaient que deux mille cinq cents contre les armées réunies de France et de Savoie, commandées par l'illustre Catinat en personne; mais le souvenir des victoires passées enflammait tous les coeurs, et ils combattaient pour la même cause au cri de ralliement mille fois répercutés par les échos de leurs montagnes : « Plutôt la mort que la messe ! »

Pendant trois jours, la victoire sourit à nos héroïques montagnards. Solidement retranchés sur les hauteurs d'Angrogne, au lieu dit Des Casses, à La Vachère, témoin de tant de glorieux exploits, abrités au Pra-du-Tour, l'antique boulevard des Vallées, ils avaient repoussé trente assauts successifs et mis hors de combat plus de cinq cents ennemis. Tout semblait les encourager à la lutte, lorsque, par une résolution aussi imprévue qu'inexplicable, ils déposèrent les armes et se remirent corps et biens à la merci des vaincus.

Ou plutôt, les motifs secrets de ce brusque revirement ne nous sont que trop connus. Cette fois encore, la trahison avait accompli son oeuvre et triomphé de nos trop crédules montagnards.

Le général Gabriel de Savoie, voyant qu'il ne pouvait les forcer dans leurs retranchements des Casses, leur fit savoir que la vallée de Saint-Martin s'était rendue, et que les Français, déjà maîtres de Pramol, allaient les prendre par derrière. Et comme, en dépit de ces nouvelles désastreuses, les Vaudois hésitaient encore, il leur écrivit un billet ainsi conçu : « Posez promptement les armes et remettez-vous à la clémence de Son Altesse royale. À ces conditions, recevez l'assurance qu'elle vous fait grâce, et qu'on ne touchera ni à vos personnes, ni à celles de vos femmes et de vos enfants. » Sur cette promesse, les Vaudois mettent bas les armes, et l'armée piémontaise occupe leurs retranchements.

Quinze cents montagnards établis au quartier de Poenian, près de Pramol, y tenaient en échec les régiments de Catinat. Le général leur fit dire que les habitants de la vallée de Luserne s'étaient rendus à Victor-Amédée, qui leur avait fait grâce. Il les exhortait à suivre cet exemple pour jouir des mêmes bienfaits.

Les Vaudois lui envoyèrent deux députés pour recevoir de sa propre bouche la confirmation de cette nouvelle et de ces promesses.

L'honneur militaire ne se révolta pas dans le coeur de cet homme de guerre, et il certifia ce qu'il savait être un mensonge.

-- Posez les armes, ajouta-t-il, et tout est pardonné.

-- Mais, général, reprirent les députés, bien que nous ne doutions nullement de votre parole, nous craignons les excès de ces mêmes soldats qui viennent d'ensanglanter la vallée de Saint-Martin.

-- Par la sambleu ! repartit Catinat, toute mon armée traverserait vos maisons qu'elle n'y toucherait pas seulement une poule.

Comment douter de la parole du héros de tant de batailles ? Les Vaudois de Poenian se rendirent à leur tour.

Ainsi les Vallées voyaient le nombre de leurs défenseurs diminuer de jour en jour. Ils pouvaient être encore cinq à six cents hommes. Cette troupe eût suffi à Javanel pour faire des prodiges; mais l'illustre proscrit, banni depuis trente ans de sa patrie, ne pouvait plus la servir que de ses conseils, et ses conseils n'avaient pas été suivis.

Tous les détachements isolés dans la montagne capitulèrent les uns après les autres, et l'ennemi s'empara presque sans coup férir de ces redoutables Vallées où, au témoignage d'un contemporain, les Vaudois avaient des postes si avantageux et des retranchements si forts qu'on eût pu y tenir dix ans [1].

À peine les Vaudois avaient-ils déposé les armes qu'une soldatesque effrénée se répandit dans les hameaux, privés de leurs défenseurs, et s'y porta aux excès de la plus honteuse licence et de la plus sauvage barbarie. À quoi bon souiller ces pages du récit de ces abominations [2] ? Les horreurs de 1655 se renouvelèrent partout dans ce malheureux pays, et quand l'oeuvre d'extermination fut achevée, les infortunés survivants se virent chargés de chaînes, et le Piémont devint une vaste prison.

Outre les cinq cents victimes offertes en présent à Louis XIV, qui les envoya ramer sur ses galères, quatorze mille créatures humaines, hommes, femmes et enfants, furent arrachées au sol natal et jetées dans d'affreux donjons, où la mauvaise nourriture, l'eau fétide, la paille pourrie, les chaleurs étouffantes de l'été, le froid glacial des nuits, la maladie et les privations de toutes sortes en décimèrent un grand nombre. De quatorze mille qu'ils étaient à leur entrée en prison, il en sortit à peine quatre mille !...

Plusieurs exécutions suivirent également le sac des Vallées. Mentionnons entre autres celle de Leidet de Prali. Ce vénérable pasteur s'était retiré dans une caverne pour échapper aux massacreurs. Au bout de deux jours, il crut que les troupes s'étaient retirées, et, dans sa joie, se mit à chanter un cantique de délivrance. Les soldats l'entendirent, s'emparèrent de lui et le conduisirent à Luserne. On lui promit la liberté et une pension de deux mille livres s'il voulait abjurer. Il refusa. Alors on le jeta dans un donjon où il demeura plusieurs mois les jambes pressées dans de pesants ceps de bois qui l'empêchaient de se coucher et de dormir. Enfin, les moines qui le harcelaient sans relâche, sans triompher de sa constance, le firent condamner à mort comme rebelle pris les armes à la main. Le martyr écouta sans broncher la lecture de la fatale sentence. En sortant de prison pour marcher au supplice, il parla avec joie de la double délivrance dont son corps et son âme allaient être l'objet. Puis, gravissant d'un pas allègre les degrés de l'échafaud, il s'écria : « Mon Père, je remets mon esprit entre tes mains, » et, s'étant mis à genoux, il tendit la tête au bourreau.

Rome avait vaincu. Des jardins du palais de Luserne où il était venu savourer la victoire, Victor-Amédée pouvait contempler les ravages que son armée triomphante avait faits : les campagnes dévastées, les champs, les prés, les pâturages alpestres réduits en solitude, les villages incendiés, le sol jonché de cadavres, les prisons et les galères remplies de victimes, les enfants soustraits à leurs parents et élevés dans la religion de leurs bourreaux, partout le silence de la tombe, la désolation et la mort. Jamais oeuvre d'extermination n'avait été plus complète, et, sur ces ruines encore fumantes, l'Église pouvait entonner un Te Deum joyeux et célébrer son triomphe définitif sur l'hérésie.

Mais non! Dieu, qui ne s'est jamais laissé sans témoin, veillait sur son Église des Vallées, et par un prodige inouï de sa toute-puissance, au moment même où ses ennemis célébraient ses funérailles, on la vit sortir du tombeau plus intrépide, plus fidèle, plus vivante et plus redoutable que jamais.

À peine l'armée piémontaise commençait-elle d'abandonner cette terre sanglante et dépeuplée, nous dit un historien [3], que du fond des bois, du creux des ravins, des fentes des rochers, du haut des cimes escarpées sortirent des hommes amaigris, des patriotes à moitié nus, des proscrits battus par l'orage, aguerris au danger, familiers aux fatigues et à la faim qui, pour échapper à la persécution, s'étaient nourris, pendant des mois entiers, de l'herbe des montagnes, de la chair des chamois et des loups.

Peu à peu, ces rudes montagnards se rapprochèrent, se réunirent, s'organisèrent, et, s'étant comptés dans la vallée de Luserne, ils se trouvèrent en tout quarante-deux hommes, quelques femmes et quelques enfants.

Un nombre à peu près égal surgit de la vallée de Saint-Martin.

Quels étaient leurs noms ? Qui fut leur chef ? Quels actes d'héroïsme accomplirent-ils depuis lors pour affranchir, à eux seuls, leur patrie opprimée, tirer de prison leurs compatriotes trahis, regagner tous leurs biens confisqués et obtenir, avec armes et bagages pour eux et pour leur peuple, une glorieuse retraite en pays étranger ?

On l'ignore. Nul n'a écrit les annales de ces enfants perdus, mais victorieux, des montagnes vaudoises. Leurs expéditions se jugent par les résultats.

Ah! si toutes les forces d'un tel peuple s'étaient trouvées dès l'abord bien unies et bien dirigées ! Si Javanel avait été écouté! s'il s'était trouvé là! Mais son esprit, du moins, paraît avoir animé ces derniers défenseurs des Vallées. Poussés par le désespoir, ils tombèrent comme la foudre sur les persécuteurs, qui les croyaient anéantis, défirent successivement les garnisons du Villar, de La Tour, de Luserne, de Saint-Segond, enlevèrent des convois de ravitaillement qui se rendaient à Pignerol et refirent ainsi leur équipement, leurs munitions et leurs vivres.

Imprévus dans l'attaque, insaisissables dans la fuite, ils se jetaient à l'improviste sur un poste négligé, sur un cantonnement endormi, mettaient tout à feu et à sang, et disparaissaient avant qu'on eût eu le temps de se reconnaître autour d'eux.

Les troupes dirigées contre eux furent repoussées, et la terreur qu'ils inspiraient devint si grande qu'on fut obligé d'entrer en négociations avec eux.

On leur offrit des saufs-conduits pour passer à l'étranger. Mais ils exigèrent que la même faveur fût accordée à tous leurs compatriotes prisonniers dans les places fortes, et stipulèrent en outre que leur voyage s'effectuerait aux frais du duc de Savoie et qu'un officier de la garde royale accompagnerait en qualité d'otage chaque détachement d'exilés.

Le duc hésita longtemps à ratifier cette convention qui entraînait de sa part un aveu d'impuissance humiliant. Il en coûtait à son orgueil de traiter d'égal à égal avec une poignée de proscrits, dont ses armées n'avaient pu délivrer la contrée. Il s'y résigna cependant, grâce aux instances réitérées des États protestants, qui ne cessaient de réclamer la mise en liberté des prisonniers, et sur la promesse que lui firent les Cantons évangéliques de les recevoir dans le coeur de leur pays, de manière à prévenir leur retour dans les Vallées.

Mais les retards apportés au départ des prisonniers et la manière dont il s'effectua témoignèrent une fois de plus de la haine implacable de leurs oppresseurs.

Quand les portes des prisons s'ouvrirent, l'hiver était venu. Il était cruel, barbare de choisir à dessein cette saison rigoureuse pour faire franchir les Alpes à des milliers d'hommes affaiblis par une longue détention et dont plusieurs relevaient de maladie, à des vieillards courbés par la souffrance autant que par les années, à des femmes, à des enfants en bas âge. C'était vouer la plupart d'entre eux à une mort certaine.

À Mondovi, l'ordre de laisser partir les Vaudois ne leur fut communiqué que la veille de Noël, à cinq heures du soir, et l'on dit en même temps aux prisonniers que s'ils ne partaient pas sur-le-champ ils ne pourraient plus le faire le lendemain, attendu que l'ordre serait révoqué. Les malheureux se mirent en route de nuit et firent cinq lieues sans s'arrêter, sur la neige, par un froid des plus intenses. Mais cette première marche coûta la vie à cent cinquante d'entre eux.

Arrivés au pied du mont Cenis, une autre troupe de prisonniers font observer à l'officier qui les conduit qu'il s'élève un orage sur la montagne et le supplient de suspendre la marche par pitié pour les femmes et les enfants qui les accompagnent. L'officier refuse, et quatre-vingt-six victimes sont ensevelies sous une avalanche. Les bandes qui passèrent quelques jours après virent leurs cadavres étendus sur la neige, les mères serrant encore leurs enfants dans leurs bras.

Toutes les relations du temps s'accordent à nous dépeindre, sous des traits navrants, le dénuement des premiers détachements qui franchirent la frontière.

« Les uns, courbés par l'âge et par la maladie, ne possédaient rien pour se vêtir; d'autres, percés de blessures qui s'étaient agrandies et envenimées dans l'oubli des cachots, avaient à peine du linge pour les panser; plusieurs étaient perclus de leurs membres gelés en route et ne pouvaient se servir de leurs mains, même pour porter à leur bouche les aliments qu'on leur offrait ; il y en avait dont l'estomac débile ne pouvait digérer, sans des douleurs cuisantes, la moindre nourriture. Les plus malades avaient été entassés sur des charrettes ou des montures. Les uns chancelaient sous le poids d'une extrême langueur; d'autres étaient si transis qu'ils n'avaient pas la force de parler; plusieurs enfin étaient tellement accablés de peines morales qu'ils eussent préféré mourir. Il y en eut qui rendirent le dernier soupir sur la frontière comme s'ils n'avaient pu survivre à la perte de leur cruelle patrie; d'autres moururent en arrivant à Genève, entre les deux portes de la ville, trouvant ainsi la fin de leurs maux au moment où ils eussent pu en être soulagés [4]. »

Mais détournons pour un moment nos regards du Piémont, où le duc de Savoie, aveugle instrument de prêtres fanatiques, poursuit de ses rigueurs implacables les restes mutilés d'un peuple sans défense, et voyons l'accueil que réservaient aux proscrits leurs frères d'au-delà les Alpes.

Les habitants de Genève furent admirables de dévouement, de générosité et d'empressement pour secourir d'aussi grandes infortunes. Dans leur impatience à leur venir en aide, ils se portaient au-devant des exilés, jusqu'au pont de l'Arve où était la frontière, et là, dit Arnaud, « ils s'entrebattaient à qui emmènerait chez soi les plus misérables. » Afin d'éviter l'encombrement des routes résultant de cet empressement, les magistrats se virent obligés de rendre un arrêté qui prescrivait à chaque citoyen d'attendre, pour recevoir les nouveaux venus, la distribution de leurs billets de logement.

Ils firent plus et mieux encore. Au récit des privations et des souffrances inouïes endurées par ces premiers arrivants, ils envoyèrent en toute hâte des commissaires chargés de secourir leurs frères par tous les moyens possibles. Ces agents s'échelonnèrent le long de la route suivie par les proscrits et fournirent des moyens de transport aux uns, des vêtements et des médicaments aux autres, de l'argent à un grand nombre, des consolations et des encouragements à tous. Que de pauvres vieillards infirmes, que de malades épuisés leur durent d'arriver à destination et de rejoindre des parents, des amis que, sans eux, ils n'eussent jamais revus !

Enfin, après le passage des dernières bandes, ces mêmes commissaires se rendirent à Turin pour solliciter l'élargissement des prisonniers retenus au mépris de la convention. De ce nombre étaient neuf pasteurs et beaucoup d'enfants soustraits à leurs parents dans un but de prosélytisme.

Mais leurs réclamations restèrent sans effet; tout ce qu'ils obtinrent fut de visiter les ministres en présence de plusieurs officiers. Puis, comme si l'intérêt qu'ils leur témoignaient était un motif suffisant de resserrer les liens des détenus, dès le lendemain, on fit partir pour le château de Nice trois pasteurs et leurs familles, en compagnie d'un malfaiteur de Mondovi. Le jour suivant, trois autres furent dirigés sur un autre point. Les commissaires qui surveillaient la sortie des derniers purent à peine échanger quelques mots avec eux et leur remettre tout ce qu'ils avaient d'argent sur eux, au moment où défila le lugubre cortège en tête duquel figurait le bandit enchaîné; puis venait une charrette avec les enfants et les malades, enfin les trois ministres et leurs femmes à pied.

Deux mille six cents Vaudois environ, résidu d'une population de quatorze à seize mille âmes, étaient donc désormais à l'abri dans les murs de Genève. Mais le traité conclu avec le duc spécifiait leur éloignement des frontières; aussi, à mesure qu'ils se remettaient de leurs fatigues, étaient-ils transportés dans l'intérieur de la Suisse, où des milliers de proscrits français, victimes de la révocation de l'Édit de Nantes, les avaient précédés.

La présence de ces nouveaux venus, dénués de tout, devenait pour leurs hôtes un surcroît de dépenses et une charge pesante. N'importe, ils les reçurent à bras ouverts, comme leurs devanciers, et avec plus de compassion encore, car les Vaudois en avaient plus besoin. De son côté, l'Électeur de Brandebourg leur ouvrait ses États. Plusieurs princes allemands leur offraient généreusement un asile et des terres à cultiver, et leurs amis de Hollande se préoccupaient sérieusement de leur faciliter une émigration en masse au cap de Bonne-Espérance ou en Amérique.

Ce fut sans doute pour leurs amis et bienfaiteurs une grande déception de constater l'indifférence avec laquelle les exilés accueillaient ces offres généreuses, et leur répugnance invincible à s'éloigner de leur pays. Avaient-ils donc obligé des ingrats ? Non, assurément. Mais il est une chose que rien ne remplace ici-bas, et ni les soins affectueux dont ils étaient l'objet, ni les champs qu'on leur offrait à défricher, ni les privilèges que les princes allemands leur octroyaient, ne pouvaient effacer du coeur des proscrits l'image de la patrie perdue. Ces lieux où s'était écoulée leur enfance, cette maison paternelle pleine de souvenirs si doux; l'ombrage de leurs figuiers et de leurs châtaigniers, les champs arrosés de leurs sueurs, les coteaux et les pâturages où ils menaient paître leurs troupeaux, hantaient leur imagination et les obsédaient nuit et jour au point d'absorber toutes leurs pensées. La nostalgie des montagnes s'empara d'eux et se traduisit bientôt en un désir ardent, irrésistible de retourner dans leurs Vallées.

Dès le mois de juillet 1687, les plus impatients et les plus déterminés, au nombre d'environ trois cent cinquante, s'assemblèrent à Ouchy, près de Lausanne, dans le but avoué de traverser le lac et de se frayer ensuite un passage jusqu'aux Vallées. Cette première tentative, faite à l'aventure, sans préparation, sans chef et sans armes, échoua misérablement. Les autorités bernoises, ayant eu vent de l'entreprise, s'opposèrent au départ des exilés, qui regagnèrent leurs cantonnements, sans renoncer toutefois au projet qui seul donnait désormais un but à leur existence terrestre.

L'exécution de ce projet gigantesque, en apparence impraticable, était réservée à deux hommes exceptionnellement qualifiés pour en assurer la réalisation, et tels que Dieu en suscite toujours aux grandes heures de l'histoire des peuples pour l'accomplissement de ses desseins.

L'un d'eux nous est déjà connu. C'était Javanel, le héros de Rora. Après trente-cinq années d'exil, le vaillant capitaine retrouvait les fils et les petits-fils de ses anciens compagnons d'armes. L'âge avait paralysé son bras jadis redoutable, sans abattre son grand coeur. À défaut de son épée, il leur apportait les conseils de sa longue expérience, l'exemple d'une foi vivante, d'un patriotisme ardent et d'un courage indompté. À ses yeux, cette héroïque tentative était plus qu'un besoin du coeur; elle était un devoir de conscience. Il fallait reconquérir l'arche de l'alliance sur les impies qui s'en étaient emparés, et faire de nouveau briller la lumière de l'Évangile placée sous le boisseau. Il fut l'âme de cette entreprise dont il dressa le plan, laissant à un proscrit, digne à tous égards de cette mission, le soin de mener à bonne fin ce que l'histoire a nommé la Glorieuse Rentrée des Vaudois dans leur patrie.

Javanel dirigea; Arnaud fit exécuter, les Vaudois obéirent, Dieu les bénit, et leur patrie fut reconquise.

Henri Arnaud naquit aux environs de Die, en Dauphiné, en 1641. Il avait donc atteint sa quarante-sixième année à l'époque où nous le présentons au lecteur. Le portrait que nous possédons de lui nous représente un homme aux traits rudes, au front large et intelligent, encadré d'une épaisse chevelure retombant en longues boucles sur les épaules, suivant la mode du temps. Doué d'une constitution exceptionnellement robuste, d'un esprit vaste, lucide et prompt; prudent autant que résolu, unissant à un courage indomptable une patience à toute épreuve, à l'éloquence la plus entraînante l'art du commandement, possédant enfin cet ensemble de qualités qui gagnent l'affection et inspirent le respect, il était naturellement désigné au choix de ses compatriotes pour la direction de l'entreprise projetée.

Arnaud avait été élevé en vue du ministère; mais les circonstances avaient modifié ses plans, sinon ses goûts, et il était entré au service du prince d'Orange. Il y fit preuve d'aptitudes remarquables pour les choses de la guerre, s'éleva rapidement au grade de capitaine, et reçut plusieurs marques de la faveur royale. Mais par un revirement soudain, qu'une vocation irrésistible motiva sans doute, il quitta la carrière des armes et reçut la consécration dans l'Église vaudoise où nous le retrouvons antérieurement aux tragiques événements de 1686.

C'est ainsi qu'à son insu il fut providentiellement préparé au double rôle de pasteur et de chef d'armée, et se concilia l'amitié d'un prince puissant dont l'appui lui fut si précieux dans la suite.

Arnaud occupait le poste important de La Tour lors de l'invasion des forces combinées de la France et du Piémont. Il avait pris une part glorieuse au combat de Saint-Germain, et s'était élevé avec force contre la soumission des Vallées. Ses remontrances restant sans effet, il s'était soustrait par la fuite aux conséquences de cette fatale reddition, qui devait jeter quatorze mille de ses compatriotes, pieds et poings liés, entre les mains de leurs ennemis. Huit mois plus tard, il avait rejoint les exilés à Genève. Un autre pasteur, le seul, croyons-nous, qui eût échappé au carnage, vint grossir les rangs de cette poignée de héros au moment où secrètement ils se préparaient à rentrer dans leur patrie.

Leur premier soin fut d'envoyer trois hommes à la découverte des chemins détournés qu'on pourrait suivre pour retourner aux Vallées. Ils avaient ordre de marquer les routes par les montagnes les plus hautes, afin de passer les rivières à leurs sources, et d'engager ceux qui étaient encore autour de leurs vallées à leur faire cuire du pain pour leur arrivée et à le leur faire parvenir secrètement dans les lieux dont ils convinrent ensemble.

« Ces trois voyageurs, » dit Arnaud [5], « furent assez heureux en allant; mais il n'en fut pas de même en s'en retournant, car, ne suivant pas le grand chemin, deux d'entre eux furent regardés comme des voleurs et arrêtés dans un des lieux les plus sauvages de la Tarentaise. »

Relâchés au bout de huit jours, après avoir été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, ils regagnèrent enfin Genève, et « le rapport que firent ces trois hommes se trouvant favorable au dessein des Vaudois, soit parce que tout leur pays était habité par des étrangers, soit parce qu'ils voyaient les moyens d'y retourner par des chemins qu'on croyait jusque-là impraticables, » un conseil secret tenu chez Javanel décida qu'on ferait une seconde tentative par le Valais, le grand et le petit Saint-Bernard et le mont Cenis.

Ce projet hardi les conduisait de cime en cime par les montagnes les plus inaccessibles de l'Europe, et les mettait à l'abri des atteintes de leurs ennemis, sous l'égide des orages et des glaciers, jusqu'au sein de leurs belles vallées [6].

Bex, petite ville à l'extrémité méridionale de l'État de Berne, près d'un pont sur le Rhône, fut choisie pour le lieu du rendez-vous.

« Ils croyaient s'y rendre sans qu'on s'aperçût de leur dessein; mais quoiqu'ils marchassent de nuit et par divers endroits, ils ne purent pourtant dérober leur marche à LL. EE. de Zurich et de Berne, non plus qu'à la ville de Genève, où leur entreprise fut découverte par la désertion d'une soixantaine de Vaudois qui servaient dans la garnison. »

Le bailli d'Aigle reçut l'ordre d'arrêter l'expédition. Il le fit avec tous les ménagements de la charité chrétienne. Les ayant assemblés dans le temple, il les harangua, leur démontrant que leur projet était éventé et leurs ennemis en armes, qu'il serait téméraire de passer outre et que Leurs Excellences ne le pourraient permettre sans être accusées de violer les traités. Ce discours sensé et bienveillant ayant un peu calmé les esprits, leur pasteur et chef, Arnaud, les soumit entièrement en leur exposant ce verset du chapitre 22 de saint Luc : « Ne crains point, petit troupeau, » leur faisant entendre que Dieu avait son temps pour abattre et pour relever, et qu'il les relèverait bientôt.

L'insuccès de cette seconde tentative décida plus de huit cents Vaudois à accepter les offres généreuses des princes allemands et à s'embarquer sur le Rhin à destination de l'électorat de Brandebourg.

Leur chef Arnaud les vit s'éloigner avec tristesse; mais, plus résolu que jamais à donner suite à ses projets, il se rendit en Hollande pour en entretenir son royal protecteur. Le prince d'Orange l'accueillit avec bonté, loua son héroïque obstination et promit son concours, lui laissant entendre que les circonstances seraient bientôt favorables à son entreprise.

En effet, quelques mois plus tard, la guerre éclatait entre la France et l'Allemagne. À peine les Vaudois avaient-ils commencé à s'établir dans ce pays qu'ils se virent obligés de chercher leur sûreté dans la fuite, « ne jugeant pas à propos de devenir la victime des Français dont ils n'avaient déjà que trop ressenti la fureur. » Force leur fut de retourner en Suisse.

La Providence semblait n'avoir pas voulu mener ce petit peuple dans un pays où il pût demeurer, comme pour montrer qu'elle voulait que ces pauvres gens retournassent dans leur patrie. Eux-mêmes jugèrent que Dieu n'avait permis cette nouvelle disgrâce que pour leur faire mieux comprendre qu'ils ne trouveraient jamais de repos que chez eux, et ils résolurent pour la troisième fois d'y rentrer à tout prix.

Jamais occasion n'avait été plus propice. La Savoie était dégarnie de troupes. Victor-Amédée les avait retirées en Piémont, « soit qu'il ne craignît plus les Vaudois qu'il voyait éloignés, soit qu'il eût besoin de tout son monde pour mettre à la raison les Mondovisains révoltés. » La France, attaquée par la Hollande, par l'Empereur, et bientôt par l'Angleterre, avait trop à faire à se défendre elle-même pour fournir des renforts au duc de Savoie.

Le moment d'agir était venu.

De Neuchâtel, où il résidait avec sa famille, Arnaud surveillait les préparatifs de l'expédition. Cette fois, le secret avait été bien gardé. Au jour fixé, l'héroïque chef rejoignait ses compagnons d'armes en un lieu choisi d'avance, et inaugurait avec eux la plus étonnante et, sans contredit, la plus merveilleuse de toutes les campagnes dont l'histoire nous ait conservé le souvenir.

Notes:

  1. Muston, t. II, p. 538.
  2. Consulter l'ouvrage authentique intitulé : Histoire de la persécution des Vallées du Piémont, en l'an 1686, etc.
  3. Muston, t. II, p. 555.
  4. Muston, t. II, p. 593-594. -- Arnaud, La Glorieuse rentrée. Introduction. -- Jurieu, Lettres pastorales, t. I, p. 287. -- Extraits des registres d'État de Genève depuis février 1687 à décembre 1690, etc.
  5. Arnaud, Glorieuse Rentrée, p. 29.
  6. Muston, t. III, p. 49.