L'Église vaudoise des vallées du Piémont

Chapitre 12

Glorieuse rentrée de l'Église vaudoise

Pendant la nuit du 16 au 17 août 1689, la forêt de Prangins, près de Nyon, silencieuse encore au coucher du soleil, se peupla tout à coup d'hôtes mystérieux descendus des hauteurs voisines, montant des ravins, surgissant des taillis et, comme à un signal muet, se concentrant avec un ensemble admirable sur les plages désertes du Léman.

Quand les horloges de la ville sonnèrent neuf heures, les conjurés descendirent silencieusement au bord de l'eau, et s'étant mis à genoux, leur pasteur Arnaud prononça une fervente prière pour implorer sur les proscrits la protection divine.

Ils traversèrent le lac sur quinze bateaux et abordèrent heureusement entre Yvoire et Nernier. « Malheureusement, après ce premier trajet, ayant renvoyé les bateaux pour chercher ceux qui n'avaient pu passer la première fois, il n'en revint que trois; les autres prirent la fuite, quoiqu'ils fussent payés d'avance, ce qui fut cause qu'ils abandonnèrent plus de deux cents des leurs sur le rivage suisse. »

Le capitaine Bourgeois, qui devait commander l'expédition, manqua au rendez-vous, et cent vingt-deux exilés, venant des Grisons, de Saint-Gall et du Wurtemberg, furent arrêtés dans les cantons catholiques et transférés dans les prisons de Turin, d'où ils ne sortirent qu'à la paix.

Neuf cents hommes à peine avaient effectué le passage du lac. Arnaud les divisa en vingt compagnies, dont six étaient composées de Français du Dauphiné et du Languedoc, treize autres de différentes communautés vaudoises, et une dernière de volontaires qui n'avaient pas voulu faire partie des précédentes.

De toutes ces compagnies réunies, on forma trois corps : une avant-garde, un corps de bataille et une arrière-garde, selon la tactique des troupes réglées qui fut toujours observée par les Vaudois dans leurs marches. Outre Arnaud, qu'on peut appeler leur patriarche, ils avaient deux ministres : Cyrus Chyon, ci-devant pasteur de Pont-à-Royans en Dauphiné, et Montoux, du Val Pragela. Le premier ne suivit pas longtemps l'expédition, car s'étant rendu avec trop de confiance au premier village pour y obtenir un guide, il fut fait prisonnier et conduit à Chambéry.

À peine organisée, et en mesure de se défendre, la petite troupe fléchit de nouveau le genou devant Dieu, de qui dépendait le succès de l'entreprise, puis elle se mit résolument en marche dans la direction du sud.

Dans son histoire de la Glorieuse Rentrée, Arnaud nous a minutieusement décrit tous les incidents de l'expédition. Nous y renvoyons le lecteur, nous bornant à rappeler ici les traits les plus saillants de cette merveilleuse odyssée [1].

La première journée, ils marchèrent jusqu'à minuit, par une pluie battante, et campèrent en rase campagne. Yvoire ouvrit ses portes après un simulacre de défense. Les villages qu'on traversa ne songèrent même pas à résister. Cet heureux résultat était dû en grande partie à la sage précaution qu'avaient eue les Vaudois de s'assurer partout des personnages les plus influents et de les retenir comme otages au milieu d'eux. Les prisonniers étaient traités avec toutes sortes d'égards et relâchés dès qu'il s'en présentait d'autres pour les remplacer, lesquels ils s'empressaient de désigner eux-mêmes en disant : « Voilà un bon oiseau pour notre cage. » On y mit plusieurs prêtres, qui furent d'un grand secours. Dans toutes les occasions où il s'agit d'obtenir le passage, leur intercession était toujours si efficace que les Vaudois s'étonnaient plus que jamais du pouvoir que ces bons pères exerçaient sur leurs coreligionnaires.

La seconde journée fut laborieuse. Il fallait nécessairement passer par Cluse. Mais les habitants en armes en bordaient les fossés, et les paysans descendaient des montagnes en vociférant des injures. La fermeté des Vaudois, et l'intervention des otages qui craignaient pour leur vie, amenèrent une capitulation.

De Cluse à Salanches la vallée est fort étroite et bordée de montagnes à pic, du haut desquelles on aurait pu détruire toute une armée en l'assaillant avec des pierres. Ce pas dangereux fut franchi sans encombre; mais, arrivés au grand pont de Saint-Martin, vis-à-vis de Salanches, les Vaudois y trouvèrent six cents hommes armés que le conseil y avait assemblés au bruit du tocsin. « Mais la ville craignant d'être incendiée, ainsi qu'on l'en avait menacée, ils défilèrent tranquillement, et, après de grands détours, arrivèrent à un village où ils passèrent la nuit pour se reposer; » et malgré la pluie qui n'avait cessé de tomber tout le jour, ces pauvres gens bénirent Dieu de leur avoir fait traverser sans combat et sans perte d'hommes des ponts et des défilés où quelques défenseurs courageux auraient pu leur faire un mal irréparable.

Le troisième jour a lui. Les voici maintenant au pied des géants des Alpes, « épouvantés en apprenant quel chemin rude et difficile ils ont à faire, » et surtout à la vue d'une horrible montagne, appelée la montagne de Haute-Luce, « dont le seul abord fait peur. » Après des fatigues qu'il est plus facile d'imaginer que d'exprimer, ils parvinrent enfin au sommet, grâce à l'indomptable énergie du pasteur Arnaud, « qui ranima, par ses saintes et bonnes exhortations, le courage de ceux qui le suivaient, et qui semblaient prêts à succomber sous le poids de toutes sortes de misères, qu'augmentait encore ici une peine indicible à franchir un passage taillé dans le roc qu'il fallait monter et descendre comme par une échelle, et d'où vingt personnes en auraient défait sans peine vingt mille. »

La descente, non moins périlleuse que la montée, fut faite presque toujours assis, et en se glissant comme dans un précipice, sans autre clarté que celle que procurait la blancheur de la neige. Ce ne fut que tard dans la nuit qu'ils arrivèrent à des cabanes de bergers, dans un lieu profond comme un abîme, désert et froid, où ils ne purent faire du feu qu'en découvrant les toits, ce qui en revanche les exposa à la pluie, qui dura toute la nuit.

Au matin du quatrième jour ils passèrent le col du Bonhomme, l'une des plus hautes arêtes du mont Blanc, « ayant, » dit Arnaud, « de la neige jusqu'aux genoux et la pluie sur le dos. »

On savait que, par peur des Vaudois, on avait construit dans ces lieux plusieurs fortins dans une position si avantageuse que trente personnes auraient pu les arrêter et les détruire. Les exilés s'attendaient donc à une sanglante action; « mais l'Éternel, qui était toujours avec cette troupe de fidèles, permit qu'ils trouvassent ces beaux retranchements vides et sans aucune garde, parce que, las d'y veiller si longtemps, on les avait abandonnés, grâce dont ils rendirent sur-le-champ louange à Dieu. »

La cinquième et la sixième journées furent employées à remonter l'Isère jusqu'à sa source. À Laval, le principal du village hébergea les officiers. « Ce fut en ce lieu qu'Arnaud et son collègue Montoux, après avoir été huit jours et huit nuits sans presque manger, ni boire, ni dormir, reposèrent trois heures après avoir soupé; aussi jamais repas ni sommeil ne leur fut plus agréable. » Au mont Iseran, les Vaudois trouvèrent des bergers qui les régalèrent de laitage et leur annoncèrent qu'un grand nombre de soldats les attendaient au bas du mont Cenis. Loin de les alarmer, cette nouvelle les enflamma de courage, car sachant que le sort de leurs armes dépendait absolument de Dieu, pour la gloire duquel ils allaient combattre, ils ne doutaient nullement qu'il ne leur ouvrît lui-même le passage partout où on prétendrait le leur fermer.

Le vendredi, 23 août, au septième jour, la petite troupe gravit le mont Cenis, où elle enleva tous les chevaux de poste pour empêcher que par leur entremise la nouvelle de leur marche ne fût annoncée partout. Un petit détachement fit en outre main-basse sur des mulets chargés des bagages du cardinal Angelo Ranuzzi, qui se rendait à Rome pour assister au conclave. Les muletiers ayant porté plainte aux officiers, ceux-ci firent restituer ce butin. Mais le cardinal, inquiet du retard de ses bagages, crut qu'ils étaient perdus, et comme ils contenaient des papiers compromettants, on prétend qu'il mourut de douleur en répétant : O le mie carte ! O le mie carte ! « O mes papiers ! O mes papiers ! »

Après avoir fait cette restitution, les Vaudois gravirent le grand et le petit mont Cenis. Étant enfin arrivés sur ce dernier après des fatigues inouïes, ils purent se procurer un peu de pain et de vin; mais malheureusement, en partant de là, soit malice du guide, soit à cause du brouillard et de la neige dont la terre était couverte à la hauteur d'un pied, ils s'égarèrent et descendirent la montagne de Touliers plutôt par un précipice que par un chemin battu. Enfin, pour comble de malheur, plusieurs n'en pouvant plus de fatigue et de lassitude, restèrent en arrière et passèrent misérablement la nuit dispersés dans les bois, tandis que le gros de la troupe, qui avait gagné la vallée du Jaillon, se réchauffait et se séchait au moyen du bois sec qu'il y avait trouvé pour tout secours.

Quand, à l'aube du huitième jour, les Vaudois cherchèrent à déboucher de l'étroite vallée où ils avaient passé la nuit, ils trouvèrent les hauteurs couronnées de soldats français de la garnison d'Exilés. Le capitaine Palenc, envoyé pour traiter, ayant été retenu prisonnier, l'avant-garde s'avança avec un courage intrépide jusqu'à cinquante pas de l'ennemi. Mais une grêle de balles, de grenades et de débris de rochers l'obligea à battre en retraite.

Il fallut rebrousser chemin, sous peine d'être enveloppé et détruit, et regagner les hauteurs d'où l'on était descendu. Cette ascension devint bientôt si pénible que les otages demandaient en grâce qu'on leur ôtât la vie plutôt que de leur faire souffrir tant de maux.

Une quarantaine de Vaudois s'égarèrent dans les bois et tombèrent aux mains de leurs ennemis. Ceux qui furent saisis sur les terres de Savoie se virent jetés dans les prisons de Turin, où ils croupirent pendant neuf mois; les autres, arrêtés sur le territoire français, furent conduits à Grenoble et de là aux galères pour y ramer jusqu'à la fin de leurs jours.

Cette déroute, qui diminuait la petite troupe et lui coûta beaucoup de braves et de butin, n'affaiblit pourtant pas le courage des Vaudois; « mais consolés par l'idée que ce n'est ni par la force, ni par l'adresse, ni par le nombre des hommes que Dieu exécute ses merveilleux desseins, ils se rassurèrent, » et ayant résolu de gravir la montagne de Tourliers, ils se mirent en marche après avoir fait sonner longtemps de la trompette pour indiquer aux égarés la direction à suivre.

L'intention d'Arnaud était de passer la Doire, au-dessus de Suse, au pont de Salabertrand. Un paysan auquel il fit demander si l'on trouverait des vivres, en payant, au village voisin, répondit froidement : « Allez! on vous donnera tout ce que vous voudrez, et on vous prépare un bon souper. » Ces paroles énigmatiques s'expliquèrent bientôt, car on découvrit dans la [vallée jusqu'à trente-six feux autour desquels bivouaquaient plus de deux mille hommes.

« Ne doutant plus qu'il n'en fallût venir aux mains, on fit la prière, et ayant envoyé en reconnaissance à droite et à gauche, on s'avança jusqu'auprès du pont. Les ennemis qui s'étaient retranchés de l'autre côté crièrent : Qui vive? On leur répondit bien sincèrement : Amis! bien entendu pourvu qu'on les laissât passer. Mais ne voulant point d'amis à ce prix, ils se mirent à crier : Tue ! tue! et en même temps ils firent un feu qui dura un bon quart d'heure et de plus de deux mille coups à chaque décharge. M. de La Tour (Arnaud) ayant aussitôt ordonné de se coucher à terre, il n'y eut qu'un seul homme blessé au cou; ce qui fit dire à un des otages, gentilhomme savoyard blanchi sous les armes, « qu'il n'avait jamais vu un feu si terrible avoir eu si peu d'effet. » Mais ce qui fut encore plus remarquable, c'est que ledit M. de La Tour, aidé seulement du capitaine Mondon, de Bobi, généreux et vaillant officier, et de deux autres réfugiés, tint tête à deux compagnies qui venaient charger ses gens par derrière.

« Se trouvant ainsi entre deux feux, les Vaudois virent bien qu'il fallait, sans perdre un instant, tout hasarder. Aussi quelques-uns se mirent-ils à crier : Courage! le pont est gagné! quoiqu'il ne le fût pas. Ces paroles animèrent tellement le coeur des soldats que, se jetant à corps perdu sur le pont, le sabre à la main et la baïonnette au fusil, ils l'emportèrent et attaquèrent tête baissée les retranchements, qu'ils forcèrent du même coup. Ils poursuivirent les ennemis à brûle-pourpoint jusqu'à les saisir par les cheveux. Jamais choc ne fut plus rude : les sabres des Vaudois mettaient en pièces les épées des Français et faisaient jaillir des milliers d'étincelles en frappant sur les fusils dont l'ennemi ne se servait plus que pour parer les coups. Enfin, la victoire fut si belle et si complète que M. le marquis de Larrey, qui commandait ces troupes et qui fut dangereusement blessé au bras, s'écria : « Est-il possible que je perde le combat et mon honneur ! »

En effet, deux mille cinq cents soldats bien retranchés, savoir quinze compagnies de troupes réglées et onze de milices, sans compter les paysans et les troupes qui avaient pris les Vaudois à dos, avaient été défaits par huit cents hommes, exténués de fatigue et novices dans l'art de la guerre. Les Vaudois n'eurent que dix ou douze blessés et quatorze ou quinze tués. Les Français avouèrent une perte de douze capitaines, de plusieurs autres officiers et d'environ six cents soldats.

Après le combat, plusieurs des ennemis s'étaient mêlés aux vainqueurs, espérant par là leur échapper. Mais les Vaudois ayant pour mot de ralliement : Angrogne ! quand ils criaient : Qui vive ? ceux des ennemis qui voulaient les contrefaire répondaient seulement : Grogne ! en sorte que ce mot seul coûta la vie à plus de deux cents hommes.

Les bagages et les munitions tombèrent aux mains des vainqueurs. Arnaud ordonna à chacun de prendre des balles et de la poudre autant qu'il en avait besoin, puis il fit mettre le feu à ce qui en restait. « Au fracas épouvantable qui suivit et qui retentit au loin dans les montagnes, se joignirent les trompettes vaudoises et les acclamations de la petite troupe s'écriant en signe d'allégresse : « Grâces soient rendues à l'Éternel des armées qui nous a donné la victoire sur tous nos ennemis ! »

Quoique, après une telle action, le besoin d'un peu de repos se fît sentir plus vivement que jamais, il fallut employer le reste de cette glorieuse nuit à gravir la montagne de Sci pour éviter d'être surpris par les forces que l'ennemi avait dans la vallée de la Doire. Mais à chaque instant quelque soldat tombait accablé de lassitude et de sommeil, et quelque soin que l'arrière-garde mît à réveiller les dormeurs, quatre-vingts restèrent en route et furent faits prisonniers. Le dimanche, 25, au point du jour, les exilés atteignirent le haut de Sci, et lorsque tous eurent rejoint, Arnaud leur fit remarquer avec émotion que de ce lieu on découvrait la cime de leurs montagnes natales. Après tant de fatigues, de dangers et de privations, les hardis pèlerins entrevoyaient enfin le terme de leur course. Ils tombèrent à genoux, en remerciant Dieu dont la main les avait si merveilleusement protégés. Quelques heures après, ils passaient le Cluson, se reposaient à La Traverse, et allaient coucher au village de Jaussaud, qui est le lieu le plus élevé du col du Pis.

Le lendemain, les Vaudois se remirent en marche frais et dispos. Un détachement de soldats piémontais qui gardait le col du Pis s'enfuit à leur approche, et dans une des gorges de la montagne ils capturèrent un troupeau de moutons qui furent pour eux un régal et un réconfort.

Enfin, le mardi 27 août 1689, la vaillante troupe qui avait traversé le lac Léman, onze jours auparavant, et surmonté avec tant de constance et d'abnégation tous les obstacles de la route, mit le pied dans le premier village vaudois, La Balsille, à l'extrémité nord-ouest de la vallée de Saint-Martin.

Désormais une lutte à mort va s'engager dont l'enjeu n'est rien moins que la patrie elle-même. Nos exilés le savent; ils s'y sont préparés. La déroute du Jaillon, le glorieux fait d'armes de Salabertrand et l'épuisement joint au sommeil lors de l'ascension du Sci, leur ont enlevé près de cent cinquante hommes. Au moment de tenter un effort suprême et décisif, ils se trouvent réduits au chiffre de sept cents combattants. Il importe de se faire une juste idée de leur situation pour pardonner aux Vaudois une mesure cruelle que l'instinct de la conservation leur arracha.

Du jour où ils eurent franchi les frontières de leur patrie, le conseil de guerre décida qu'à l'avenir tous les prisonniers seraient passés par les armes.

« Il ne faut pas s'étonner que les Vaudois aient ainsi mis à mort tous ceux qui tombaient entre leurs mains, » dit Arnaud, comme pour prévenir le reproche de cruauté de la part des ennemis; « c'était pour eux une puissante raison d'État : ils n'avaient d'abord aucune prison pour les renfermer; ayant ensuite besoin de tout leur monde, ils ne pouvaient les garder, et les renvoyer c'eût été vouloir faire connaître leur marche, leur petit nombre et enfin tout ce d'où dépendait le succès de l'entreprise. Ils n'ont que trop reconnu la nécessité de cette maxime forcée, puisqu'après avoir fait grâce de la vie à Jean Gras et à son père, ils en ont été récompensés par de grands préjudices que leur causèrent ces deux ingrats, qui reçurent cependant plus tard le juste salaire de leur perfidie [2]. »

La première exécution eut lieu sur l'Alp du Pis.

Six soldats des gardes de son Altesse royale furent passés par les armes. À La Balsille, quarante-six miliciens de Cavour et deux paysans apostats furent exécutés deux à deux sur le pont de la Germanasque et jetés dans la rivière. Hâtons-nous d'ajouter que dans la suite l'armée ne sévit jamais contre des prisonniers aussi nombreux, et que des guides convaincus de trahison, des paysans suspects ou apostats, des soldats isolés furent seuls victimes de cette terrible loi.

De La Balsille, les Vaudois se rendirent à Prali, où ils eurent la joie de trouver le temple encore debout. Ils en arrachèrent tout ce qui sentait le culte romain, puis les sept cents guerriers en armes entonnèrent le psaume 74 : D'où vient, Seigneur, que tu nous as épars, etc.

« Pour se faire entendre tant de ceux qui étaient au dedans qu'au dehors, Arnaud monta sur un banc placé dans le vide de la porte, et ayant encore fait chanter le psaume 129 :

Dès ma jeunesse ils m'ont fait mille maux;
Dès ma jeunesse, Israël peut le dire,
Mes ennemis m'ont livré mille assauts :
Jamais pourtant ils n'ont pu me détruire, etc.
Il prit pour texte de ses instructions quelques versets de ce dernier psaume.

« Plusieurs firent la remarque que Dieu permit que le premier sermon que les Vaudois entendirent de nouveau dans leurs vallées fût fait dans un temple qu'avait desservi le bienheureux ministre Leidet, surpris par les papistes comme il chantait des psaumes sous un rocher, et mort martyr trois ans auparavant en confessant le nom du Sauveur. »

Le jeudi, 29, ils apprirent que l'ennemi les attendait au col Julien, qu'il fallait forcément franchir pour passer de la vallée de Saint-Martin dans celle de Luserne. En les voyant gravir les hauteurs, les soldats leur criaient avec arrogance : « Venez! venez! barbets du diable, nous avons saisi tous les postes et nous sommes plus de trois mille. » Attaquer ces fanfarons, les forcer dans leurs retranchements, les mettre en fuite, s'emparer de leurs munitions et de leurs bagages fut l'affaire d'un instant.

Cette victoire les rendait maîtres de la vallée. Ils jugèrent à propos de se recueillir et de rendre grâces à Dieu. Le dimanche, Ier septembre, réunis près de Bobbi, sur la colline de Sibaoud, ils groupèrent leurs armes en faisceaux, et, paisiblement assis sous l'ombrage des grands châtaigniers qui la couronnent, ils goûtèrent pour la première fois les douces émotions de la patrie reconquise.

Après une éloquente prédication du pasteur Montoux, tous, officiers et soldats, se lièrent solidairement par un serment solennel, renouvelé de l'ancien acte d'union des Vallées, et désormais connu sous le nom de « Serment de Sibaoud. »

« Dieu, par sa divine grâce, nous ayant heureusement ramenés dans les héritages de nos pères pour y rétablir le pur service de notre sainte religion, en continuant et achevant la grande entreprise que ce grand Dieu des armées a si divinement jusqu'ici conduite en notre faveur;

» Nous, pasteurs, capitaines et autres officiers, jurons et promettons, devant la face du Dieu vivant et sur la damnation de nos âmes, d'observer parmi nous l'union et l'ordre, de ne point nous séparer ni nous désunir tant que Dieu nous conservera la vie quand bien nous aurions le malheur de nous voir réduits à trois ou quatre; de ne jamais parlementer ni traiter avec nos ennemis, tant de France que de Piémont, sans la participation de tout notre conseil de guerre, et de mettre ensemble le butin que nous ferons...

» Et nous soldats, promettons et jurons aujourd'hui devant Dieu d'être obéissants aux ordres de tous nos officiers, et leur jurons de tout notre coeur fidélité jusqu'à la dernière goutte de notre sang...

» Et afin que l'union, qui est l'âme de toutes nos affaires, demeure toujours inébranlable entre nous, les officiers jureront fidélité aux soldats et les soldats aux officiers;

» Promettant en outre tous ensemble, à notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, d'arracher, autant qu'il nous sera possible, le reste de nos frères de la cruelle Babylone, pour, avec eux, rétablir et maintenir son règne jusqu'à la mort, et d'observer toute notre vie et de bonne foi le présent règlement. »

Tous les Vaudois, levant leurs mains au ciel, ratifièrent par serment cet engagement solennel dont Arnaud venait de leur donner lecture, et peu après ils se séparèrent en deux corps pour occuper simultanément la vallée de Luserne et celle de Saint-Martin, conformément aux instructions de Javanel, qui jugeait cette double occupation indispensable au succès de l'entreprise.

Nous ne les suivrons point dans leurs diverses expéditions à travers ces vallées, que leurs exploits ont à jamais rendues célèbres. Après des efforts inouïs, des combats héroïques et des victoires merveilleuses, les Vaudois, enveloppés de toutes parts, poursuivis de rochers en rochers, semblaient sur le point de succomber misérablement sous le nombre.

On était au 16 octobre 1689, et l'issue de leur entreprise paraissait de plus en plus douteuse. Affaiblis par une multitude d'engagements partiels, épuisés par des marches incessantes, inquiets pour le présent, incertains de l'avenir, peu s'en fallut qu'ils ne connussent le découragement.

Le nombre de leurs hommes, réduit par les combats, diminuait encore par les désertions. Plusieurs des réfugiés français qui les avaient suivis, considérant leur cause comme désespérée, sortirent des montagnes vaudoises, où le trépas et le triomphe eussent été également glorieux, et n'eurent pour la plupart qu'une fin misérable; car saisis isolément, soit en France, soit en Piémont, ils furent menés prisonniers à Turin ou jetés aux galères.

Le commandant Turrel lui-même, qui avait dirigé les opérations militaires depuis la Suisse jusque dans les Vallées, désespérant du succès de la cause qu'il avait défendue jusque-là, ne voyant aucune chance de réussite, aucune apparence de rapatriement durable pour les Vaudois, se retira furtivement du milieu d'eux, incapable de résister plus longtemps aux fatigues d'une telle guerre. Son origine étrangère, sans nuire au déploiement de ses talents militaires, lui rendait impossible, sans doute, de s'élever ou de se maintenir à la hauteur de leur patriotisme [3].

Au moment même où ces défections se produisaient, deux mille Français envahissaient la vallée de Saint-Martin et resserraient encore le cercle de fer et de feu qui étreignait la petite armée.

Il était impossible de faire face à tant d'ennemis. Mais où se retirer en lieu sûr ? Dans les montagnes de Bobbi, conseillaient les uns. Dans les Alpes d'Angrogne, conseillaient les autres. La division se glissait entre les chefs; l'on courait à une ruine certaine.

Alors Arnaud s'écria que, dans un tel embarras, il fallait avoir recours à Dieu, et il commença en effet à prier. Après leur avoir instamment recommandé l'union et leur en avoir fait sentir l'absolue nécessité, il fit comprendre aux Vaudois que les rochers de la Balsille étaient seuls capables de les abriter.

Tous applaudirent à cette opinion, et deux heures avant le jour ils se mirent en marche. « L'obscurité était si grande, » dit Arnaud [4], « que pour découvrir les guides on fut obligé de mettre sur leurs épaules les linges les plus blancs que l'on put trouver. La route qu'on fut obligé de prendre étant en outre environnée de précipices, on eut toutes les peines du monde à s'en garantir, au point qu'on fut souvent dans la nécessité de marcher sur les pieds et sur les mains en même temps... Qui n'a pas vu ces lieux ne peut pas bien s'en représenter les dangers, et qui les a vus tiendra sans doute cette marche pour une fiction et une supposition. Mais c'est cependant la pure vérité, et l'on peut ajouter que ces lieux sont si affreux, que quand les Vaudois les ont revus de jour, comme cela est arrivé plusieurs fois dans la suite, leurs cheveux se sont hérissés, et ce n'est qu'en frémissant qu'ils se sont rappelé qu'ils avaient passé de nuit, et fort heureusement, dans un endroit qu'on ne peut traverser de jour sans risquer sa vie. »

Nos fugitifs ayant évité les ennemis qui se trouvaient dans le bas de la vallée, arrivèrent enfin à La Balsille, au lieu appelé le Château, sorte de promontoire escarpé s'avançant entre deux profonds ravins comme une langue de montagne, et tout hérissé en arrière de pointes de rochers superposées formant pour ainsi dire trois enceintes ou étages reliés entre eux, et d'un abord très difficile, excepté du côté d'un ruisseau qui arrose le pied du château.

C'est sur ce roc inaccessible que, suivant les instructions de Javanel, les Vaudois se postèrent, avec la résolution bien arrêtée d'y attendre les ennemis de pied ferme et de ne plus se fatiguer à courir de montagne en montagne comme ils l'avaient fait si souvent.

« Pour s'y maintenir, ils commencèrent à se retrancher, firent des chemins couverts, des fossés et des murailles, et creusèrent plus de quatre-vingts cabanes dans la terre, en les entourant de rigoles pour empêcher l'eau d'y entrer. Après la prière du matin [5], ceux qui étaient désignés allaient travailler aux retranchements, qui consistaient en coupures l'une sur l'autre. On en fit jusqu'à dix-sept, soit autant que le terrain le permettait, et on les disposa de telle manière qu'au besoin on pouvait se retirer de l'une dans l'autre, et que si les assiégeants eussent emporté la première, ils auraient trouvé à qui parler dans la seconde, et ainsi de suite jusqu'au sommet de la montagne. »

Ces travaux de défense étaient à peine entrepris, que les troupes françaises enveloppèrent La Balsille et commencèrent le siège du château. C'était vers la fin d'octobre : la neige tombait en abondance; beaucoup de soldats assiégeants eurent les pieds et les mains gelés; d'autres, en assez grand nombre, périrent en voulant forcer le passage d'un pont, si bien que, soit à cause de la saison avancée, soit à cause de l'insuffisance des moyens dont ils disposaient, ils décampèrent subitement, emportant ou détruisant tout ce qui aurait pu servir à l'entretien des Vaudois, et leur criant ironiquement de prendre patience jusqu'à Pâques en les attendant.

Les Vaudois, encore au nombre de quatre cents, commencèrent alors à respirer un peu librement. On disait, à la vérité, qu'on reviendrait les visiter; mais cette perspective ne les épouvantait pas, car ils comptaient sur le secours divin qui les avait si visiblement délivrés de leurs ennemis et garantis de la faim dont on voulait les faire mourir.

« Ils étaient arrivés à La Balsille sans avoir de quoi vivre pour le lendemain. Ils y vécurent cependant de choux, de raves et de blé, qu'ils faisaient bouillir et qu'ils mangeaient sans graisse, sans sel et sans aucun autre assaisonnement, jusqu'à ce qu'ils eussent rétabli le moulin et pu faire du pain. »

Ils en préparèrent alors de grandes quantités pour l'hiver, grâce au secours miraculeux de la bonne Providence, qui permit que les blés, qui n'avaient pas été moissonnés partout, se conservassent sous la neige jusqu'en janvier et février, et même jusqu'en mai de l'année suivante, où on les récolta sans qu'ils fussent gâtés.

« Qui peut être assez déraisonnable et dépourvu de sens, » s'écrie Arnaud, « pour ne point attribuer à la divine providence plutôt qu'à la nature que les Vaudois aient fait la moisson, non en été, comme à l'ordinaire, mais au coeur de l'hiver ? Pendant que les ennemis, ne pouvant en venir à bout par les armes, prennent toutes les précautions possibles pour les affamer, Dieu, le Père céleste, conserve des grains sur terre pour leur nourriture pendant dix-huit mois, malgré l'injure et les rigueurs de l'hiver, voulant dire par là à toute la chrétienté : « Ceux-ci sont mes élus et mes bien-aimés, lesquels je veux repaître de ma providence; que la terre de Canaan, où je les ai ramenés, se réjouisse de les revoir et leur fasse des présents non seulement extraordinaires, mais même surnaturels [6]. »

Les Français, qui, pendant tout l'hiver, avaient menacé les Vaudois d'une visite au printemps, prirent pour cela toutes leurs précautions, et on s'aperçut en effet qu'ils tiendraient parole.

Le 30 avril 1690, leurs troupes commencèrent à défiler par le bas de la vallée, et se massèrent autour de La Balsille au nombre de vingt-deux mille hommes, dont dix mille Français et douze mille Piémontais. L'illustre Catinat dirigeait les opérations et pensait, dit-on, en finir en un jour.

« Un ingénieur ayant examiné la position avec une lunette d'approche, crut remarquer que l'endroit le plus favorable pour l'attaque était sur la droite, et en conséquence on détacha de l'armée des assiégeants cinq cents hommes choisis, qui s'approchèrent du premier bastion à la faveur d'une décharge générale. Ils crurent qu'il n'y avait qu'à écarter les arbres des palissades, et qu'ils auraient ensuite un chemin frayé. Mais ils furent très étonnés lorsqu'ils s'aperçurent que ces arbres étaient inébranlables et comme cloués par la charge de pierres qui les retenait.

» Voyant qu'ils n'en pouvaient venir à bout et les apercevant si proches d'eux, les Vaudois commencèrent alors un feu si violent, qu'ils renversèrent la plupart de ces fiers-à-bras que, malheureusement pour eux, on avait choisis pour mener à la boucherie.

» La grêle de balles qui remplissait les airs était effrayante, car les Vaudois avaient si bien pris leurs mesures, que les plus jeunes d'entre eux étaient sans cesse occupés à charger les armes, tandis que les autres tiraient; en sorte que malgré la neige qui tomba pendant tout ce temps et qui mouillait la poudre, les ennemis furent abîmés par ce feu roulant.

» Voyant tout ce qui restait de ce détachement en plein désordre, les assiégés sortirent de leurs retranchements, poursuivirent et mirent en pièces les débris de cette troupe, dont il ne s'échappa que dix ou douze sans chapeaux et sans armes, qui allèrent porter à Catinat la nouvelle de leur honteuse défaite.

» Leur commandant de Parat, qui, quelques heures auparavant, disait à ses soldats en leur montrant La Balsille : « Mes enfants, il faut aller coucher ce soir dans cette baraque, » fut fait prisonnier et conduit dans cette même baraque où il espérait entrer en vainqueur. Quant aux Vaudois, ils n'eurent ni morts ni blessés dans cette sanglante journée. Les ennemis, consternés, se retirèrent le même soir : les Français, à Macel; les Piémontais, qui étaient restés tranquilles spectateurs du combat, à Champ-la-Salse.

» Catinat, profondément irrité de l'échec qu'il venait d'éprouver, prit toutes les dispositions nécessaires pour en tirer une éclatante vengeance; mais il ne jugea point sans doute à propos d'exposer une seconde fois sa personne et ses espérances au bâton de maréchal de France, et il remit l'exécution de l'entreprise au marquis de Feuquières, ambassadeur du roi à la cour de Savoie.

» Le samedi, 10 mai, veille de la Pentecôte, la garde avancée prévint les Vaudois que les ennemis revenaient à la charge de cinq côtés à la fois, dans le but évident de les envelopper. En effet, le soir même le château était investi, car, dit Arnaud, aussitôt qu'ils avaient gagné un pied de terrain, ils le couvraient d'un bon parapet, et ils voyaient à peine le chapeau d'un Vaudois qu'ils lui lâchaient une centaine de coups de fusil sans courir aucun risque, car ils étaient couverts par des sacs de laine que la balle ne pouvait percer.

» Au bout de quelques jours ils crièrent aux Vaudois, à travers un porte-voix, qu'ils devaient se rendre, et ils arborèrent même le drapeau blanc au pied du château.

» On envoya un soldat pour savoir plus précisément ce qu'ils souhaitaient. Ils lui dirent qu'ils s'étonnaient qu'une poignée de gens osât faire la guerre à un aussi grand roi que celui de France, et offrirent des passeports et 500 louis d'or à chaque Vaudois, s'ils voulaient quitter ce poste avant qu'on ne fût obligé de les en déloger à coups de canon.

» À cette sommation, les Vaudois répondirent avec leur fermeté ordinaire : « N'étant point sujets du roi de France, et ce monarque n'étant point maître de ce pays, nous ne pouvons faire aucun traité avec aucun de vos messieurs. Et étant dans les héritages que nos pères nous ont laissés de tout temps, nous espérons, avec l'aide de Celui qui est le Dieu des armées, d'y vivre et d'y mourir, quand nous ne resterions que dix. Si votre canon tire, nos rochers n'en seront pas épouvantés, et nous entendrons tirer. »

» Le lendemain 14, le canon tonna en effet toute la matinée. Bientôt les boulets firent brèche aux murailles en pierres sèches qui n'avaient été construites que pour résister au mousquet, et l'assaut fut ordonné sur trois points.

» Les Vaudois, écrasés par le nombre, abandonnèrent le bas de leurs retranchements et se retirèrent dans les positions les plus élevées, où, en dépit de leur résistance héroïque, ils ne pouvaient manquer d'être forcés et exterminés jusqu'au dernier. Telles étaient du moins les prévisions du marquis de Feuquières, qui fit publier partout, dans la vallée, que ceux qui voulaient voir pendre les Barbets deux à deux n'avaient qu'à se rendre le lendemain à Pignerol. Le lendemain, au lieu des Barbets, on vit entrer en ville des chars remplis de blessés. Ce fut pour le pauvre marquis un coup de foudre qui lui enleva le titre de dompteur des Barbets, qu'on lui avait donné à l'avance. »

Mais revenons à nos intrépides montagnards, et mentionnons ici un incident douloureux qui marqua la fin de la lutte. Quand la canonnade eut accompli son oeuvre de destruction, les Vaudois abandonnèrent leurs malades et leurs blessés, et annoncèrent à leur prisonnier, M. de Parat, pour lequel ils avaient eu jusqu'alors les plus grands égards, qu'ils se voyaient obligés de lui ôter la vie. Avec un courage chevaleresque bien digne d'un Français, ce vaillant officier reconnut la justice de la sentence qui le frappait et leur dit : « Je vous pardonne ma mort. » Un Vaudois, qui se retirait des derniers, lui déchargea son pistolet dans la tête et le tua sur le coup.

Sans vouloir répéter ici ce qui a été dit plus haut relativement à ces exécutions sommaires, nous rappellerons que les assiégés avaient tout tenté pour sauver leur prisonnier, et que la responsabilité de sa mort revient tout entière au marquis de Feuquières, qui repoussa obstinément toutes les offres d'échange et se conduisit envers les Vaudois avec une cruauté qui, à défaut des exigences impitoyables de la guerre, eût autorisé de sanglantes représailles; car un d'eux étant tombé en son pouvoir, il ordonna qu'on lui brûlât les pieds à petit feu, « pour lui faire avouer tout ce qu'il savait sur ses compagnons d'armes et où ils avaient l'intention de se retirer. »

Les Vaudois, en effet, ne songeaient plus qu'aux moyens de s'échapper, ce qui n'était pas facile, puisqu'ils étaient entourés de tous côtés. Mais Dieu veillait sur eux, et au moment même où ils n'avaient plus devant les yeux qu'une mort affreuse, un brouillard épais survint avant la nuit, qui eût été trop courte et trop claire pour l'exécution de leur dessein. Le capitaine Poulat, qui était de La Balsille même et qui avait une parfaite connaissance du pays, déclara qu'on ne pouvait s'échapper que par un ravin ou précipice effroyable qu'il indiqua.

« On s'y achemina donc en défilant tout doucement par ce trou, et il fallut franchir cet abîme, la plupart du temps en se glissant assis ou en marchant un genou en terre, en se tenant à des branches d'arbres et en se reposant par moments. Ceux qui étaient en tête tâtonnaient des pieds et des mains pour savoir s'il y avait du terrain où l'on pût poser le pied en sûreté. Poulat, qui était lui-même le guide de la troupe, fit ôter les souliers, tant pour faire moins de bruit que pour mieux sentir si on posait le pied sur un objet capable de soutenir. »

Les abords du château étaient si bien gardés qu'on ne put éviter le voisinage incommode de quelques corps de garde. Comme on passait près d'un poste, au moment de la ronde, un Vaudois laissa tomber un petit chaudron qui fit assez de bruit dans sa chute pour attirer l'attention d'une sentinelle. Celle-ci de crier aussitôt : « Qui vive ? » « Mais, » dit plaisamment le grave Arnaud, « ce chaudron, qui heureusement n'était pas de ceux que les poètes feignent avoir rendu autrefois des oracles dans la forêt de Dodone, n'ayant donné aucune réponse, la sentinelle crut s'être trompée et ne réitéra pas son appel. »

Au point du jour, les ennemis qui, avaient pris tant de peine pour s'emparer du nid des Barbets, s'aperçurent que les oiseaux s'étaient échappés, malgré les filets qu'ils avaient tendus de tous côtés. Le marquis de Feuquières envoya un détachement à leurs trousses, mais il était trop tard. Quand ce détachement s'ébranla, ils se trouvaient à La Salse; quand il fut à La Salse, ils étaient à Rodoret; quand l'ennemi fut à Rodoret, ils étaient sur la montagne de Galmon, qui domine toute la vallée de Prali; et ainsi, fuyant de cime en cime, toujours plus loin de leurs adversaires, les distançant de toute la supériorité de leurs forces, de leur courage et de leur parfaite connaissance des lieux, les glorieux fugitifs arrivèrent au-dessus de Servins, où ils se recueillirent pour prier.

Mais les ennemis, furieux d'avoir laissé échapper leur proie, les suivaient à la piste; et malgré les fatigues extraordinaires de cette journée, les Vaudois repartirent le samedi, 17 mai, avant l'aube, pour franchir la montagne qui les séparait de Rioclaret. Leur but était de se rendre, par les hauteurs d'Angrogne, au sein de la retraite célèbre de leurs aïeux, au Pra-du-Tour, et d'y renouveler leurs glorieux exploits ou de mourir les armes à la main.

Un événement imprévu changea tout à coup la face des affaires.

Obligés de passer à Pramol, dont ils avaient dû s'emparer de vive force, les fugitifs apprirent du capitaine Vignaux, fait prisonnier pendant l'action, que Victor-Amédée n'avait plus que trois jours pour opter entre l'alliance française et la coalition que l'Empereur, l'Allemagne, la Hollande, l'Angleterre et l'Espagne venaient de former contre Louis XIV.

S'il se décidait pour la France, les Vaudois ne pouvaient, selon toutes les prévisions humaines, que finir par être détruits ou de nouveau expulsés des Vallées. Si la cour de Savoie, au contraire, se prononçait pour les ennemis de la France, les Vaudois rentraient dans les bonnes grâces de leur souverain et acquéraient aussitôt une importance réelle par leur position sur les frontières des deux États et par l'appui que leurs armes aguerries pouvaient apporter à la cause de la Savoie, qui devenait la leur par ce revirement politique.

Le lendemain, 18 mai 1690, ils apprirent que Victor-Amédée II s'était décidé pour l'Autriche, qu'il déclarait la guerre à la France et leur rouvrait enfin le seuil de la patrie.

Qui pourrait se représenter la joie de ces pauvres exilés, épuisés par une guerre de neuf mois, réduits aux deux tiers de leur nombre primitif et traqués comme des bêtes fauves de rocher en rocher, de vallon en vallon ? Plusieurs se refusent d'abord à croire à une semblable nouvelle. Mais bientôt les événements la confirment et ne permettent plus d'en douter.

Des vivres leur sont distribués au nom de Son Altesse royale; le village de Bobbi est remis entre leurs mains; leurs frères prisonniers, les ministres Montoux et Bastie, le capitaine Palenc et vingt autres, sortis des prisons de Turin, accourent avec des transports de joie et rapportent les paroles que le duc a prononcées en les mettant en liberté : « Allez retrouver vos braves compatriotes ! Dites-leur qu'ils seront désormais aussi libres que par le passé. Qu'ils me soient fidèles comme ils l'ont été à leur religion, et leurs ministres pourront prêcher même à Turin. »

Quelques jours après, Arnaud s'étant présenté devant le duc avec quelques-uns de ses officiers, Victor-Amédée les accueillit avec bienveillance et prit congé d'eux en ces termes : « Vous n'avez qu'un Dieu et qu'un prince à servir. Servez Dieu et votre prince fidèlement. Jusqu'à présent nous avons été ennemis; désormais il nous faut être bons amis. D'autres ont été la cause de votre malheur; mais si, comme vous le devez, vous exposez vos vies pour mon service, j'exposerai aussi la mienne pour vous, et tant que j'aurai un morceau de pain, vous en aurez votre part. »

Il tint parole, et de part et d'autre la réconciliation fut sincère et complète.

La confiance du prince ne se borna pas à remettre la garde des frontières à la troupe des anciens proscrits, ni son estime à accorder le rang de colonel à leur chef Arnaud : sa justice mit le comble à leurs voeux en consentant au retour de leurs familles aux Vallées, ainsi qu'à leur rentrée en possession de leur antique héritage.

À peine ces nouvelles eurent-elles été connues à l'étranger, que les exilés se mirent en marche, les larmes aux yeux, à la pensée que bientôt ils auraient rejoint tous ceux qu'ils aimaient dans cette patrie pour laquelle ils avaient bravé tant de dangers. Dans leur enthousiasme, ils abandonnèrent tout et partirent avec tant d'imprévoyance et de précipitation, que, si on ne les eût secourus, la moitié eût péri en voyage faute de ressources.

Un grand nombre de réfugiés français, victimes de l'intolérance de Louis XIV, se joignirent à eux. Tous ensemble s'enrôlèrent sous les drapeaux du duc de Savoie, et se signalèrent par d'audacieux coups de main qui les rendirent redoutables aux ennemis.

Peu après, en retour des services qu'ils lui avaient rendus, le duc publia un édit de pacification (mai 1694), contenant, en substance, la révocation des édits de 1686 et la reconnaissance de leur légitime établissement dans leurs biens héréditaires sur la terre de leurs aïeux.

Telle fut l'issue de la glorieuse rentrée des Vaudois dans leur patrie. Et maintenant, lequel de nos lecteurs hésiterait à s'associer aux paroles mémorables par lesquelles Arnaud en couronne le récit ?

« Y a-t-il des gens assez simples d'esprit pour ne pas reconnaître qu'il faut absolument que ce soit Dieu qui non seulement ait inspiré à un si petit peuple dépourvu d'or, d'argent et d'une infinité de choses nécessaires, de rentrer dans leur patrie les armes à la main, et d'entreprendre une guerre contre leur prince et contre le roi de France qui, à cette époque, faisait encore trembler l'Europe, mais même qui les ait conduits, protégés, et leur ait accordé un succès aussi glorieux, malgré tous les systèmes et les moyens possibles que ces deux puissances aient inventés et mis en usage pour les exterminer, malgré tous les voeux et toutes les prières que le pape et ses adhérents ont faits pour la gloire des étendards papistes et la ruine entière de ce petit nombre d'élus ?

» Qui peut être assez déraisonnable et dépourvu de sens, pour ne point attribuer à la divine providence plutôt qu'à la nature que les Vaudois aient fait la moisson non en été, comme à l'ordinaire, mais au coeur de l'hiver?...

» Peut-il venir à l'esprit que, sans une protection toute divine, environ 367 Vaudois qui restaient dans La Balsille, y vivant de fort peu de pain, d'herbages, de fèves et d'eau, logés comme les morts en terre et couchés sur la paille, après y avoir été bloqués pendant huit mois entiers, et à la fin, assiégés par dix mille Français et douze mille Piémontais, aient obligé leurs ennemis à lever le siège après avoir perdu beaucoup de monde, et qu'après s'y être extraordinairement défendus pendant un second siège, ils aient encore heureusement échappé à leur fureur ?...

» N'est-ce pas une chose qui surpasse toute imagination, et qui doit être rapportée uniquement à la main toute-puissante qui gouverne le monde, d'entendre qu'en plus de dix-huit attaques que ces pauvres gens ont faites ou soutenues, ils n'aient pas perdu plus de trente personnes de leur troupe en pénétrant dans leurs vallées, en s'y maintenant et en triomphant de leurs ennemis, et qu'au contraire il en ait coûté plus de dix mille hommes tant à la France qu'à S. A. R. le duc de Savoie, sans avoir pu réussir dans leur dessein, puisque leur but était d'exterminer ou au moins de chasser les Vaudois de leurs Vallées, et que pourtant ils y sont encore et y ont rebâti leurs Églises [7] ? »

Tout présageait pour la colonie vaudoise une ère de paix et de prospérité durables, lorsqu'un nouveau revirement politique vint lui porter un coup fatal.

Victor-Amédée, séduit par les offres brillantes de Louis XIV, abandonna les puissances alliées et conclut avec lui un traité dont une des clauses portait que les habitants des Vallées vaudoises n'auraient aucun commerce ni aucune relation avec la France en ce qui concernait la religion, et que les sujets du roi très chrétien, réfugiés dans les Vallées, en seraient immédiatement bannis.

Cet édit visait sept pasteurs originaires du Pragela et du Dauphiné : Montoux, Pappon, Giraud, Jourdan, Dumas, Javel, et enfin Arnaud lui-même.

Arnaud, en effet, était Français, des environs de Die. Il ne l'eût pas été, qu'on eût sans doute trouvé quelque prétexte pour se défaire de lui. « Sa personne était trop vénérée, ses conseils trop respectés et suivis avec trop de promptitude pour qu'on ne prît pas ombrage d'un homme aussi influent parmi son peuple adoptif. Son nom, rehaussé par le souvenir de ses exploits, par son génie entreprenant, par sa fermeté héroïque, ainsi que par ses talents et ses vertus comme pasteur, le faisait paraître redoutable au parti sans générosité qui, dans les conseils du prince, excitait sourdement à la haine contre les évangéliques [8]. »

Arnaud quitta pour jamais ces glorieux compagnons d'armes et ces églises auxquelles il avait consacré sa vie. Trois mille Français le suivirent dans son douloureux exil.

L'Europe protestante accueillit avec empressement les fugitifs. Guillaume III, roi d'Angleterre, envoya à leur illustre chef un brevet de colonel et lui offrit un régiment. Préférant l'exercice de ses devoirs pastoraux aux honneurs et à la guerre, Arnaud s'établit à Schoenberg en Wurtemberg, et s'y consacra tout entier à l'oeuvre du ministère au milieu de ses compagnons d'exil. C'est là qu'il mourut, le 8 septembre 1721, à l'âge de quatre-vingts ans.

Ses cendres reposent au pied de la table de communion de la petite église où il prêchait. Une gravure, suspendue sous le pupitre de la chaire, reproduit les traits du héros de Salabertrand et de La Balsille, tandis qu'une inscription latine, gravée dans la pierre qui recouvre sa tombe, rappelle ses exploits. Nous traduisons :

Sous cette pierre repose Henri Arnaud
Pasteur et colonel
des
Vaudois du Piémont.
Tu vois ici ses restes mortels.
Mais qui pourra jamais te dépeindre
Ses hauts faits, ses luttes et son courage inébranlable ?
Seul, le fils de Jessé
Combat contre des milliers de Philistins;
Seul
Il tient en échec
Leur camp et leur chef.
Il mourut le 8 septembre 1721
Dans la 80e année de son âge.

Les Vaudois, originaires des Vallées, eurent à souffrir, de leur côté, des mesures rigoureuses et vexatoires. Les prêtres leur faisaient une guerre sourde et cachée. Des missionnaires papistes parcouraient sans cesse les villages et les montagnes, cherchant par tous les moyens à entraîner les faibles dans l'apostasie, et réprimant avec la dernière sévérité la moindre tentative de prosélytisme chez leurs adversaires. Des impôts onéreux étaient levés à leurs dépens, et ils réclamaient en vain l'autorisation de réparer ou de rebâtir les églises dévastées pendant les persécutions. Tel était le fruit du retour de Victor-Amédée à l'alliance de la France.

En 1706, la guerre ayant de nouveau éclaté entre le Piémont et la France, le duc de Savoie se vit enlever la plupart de ses places fortes, et fut investi dans Turin sa capitale. Obligé de fuir, il se retira à Luserne, « où les Vaudois le rejoignirent en grand nombre » et lui firent un rempart de leurs corps. C'est ainsi que se vengeaient ces nobles montagnards, que la perfidie romaine et la haine de Louis XIV lui représentaient comme des ennemis de sa personne et de son royaume, et qu'il avait traités avec tant de cruauté vingt ans auparavant.

On a peine à croire que Victor-Amédé ne fut point sensible à ces témoignages réitérés d'attachement et de fidélité à sa personne. Cependant l'histoire nous apprend qu'il ne se départit point de son injuste sévérité à leur égard. Les démarches de l'ambassadeur de la reine Anne, la lettre éloquente de leur royal protecteur, le roi de Prusse, réclamant leur émancipation, les subsides envoyés par l'Angleterre et la Hollande, sous la réserve expresse que le duc rétablirait les Vaudois, ainsi que leurs enfants et leurs descendants, dans tous leurs droits et privilèges, soit religieux, soit civils, -- tout cela fut réduit à néant par le pape, qui, en plein concile, délia le prince de tous ses engagements et déclara que le traité conclu avec la Hollande et l'Angleterre était nul et non avenu.

Telle fut la situation lamentable des Vaudois jusque vers la fin du dix-huitième siècle. À cette époque, Charles-Emmanuel IV ayant solennellement abdiqué la couronne, le Piémont devint province française.

Cet événement, auquel d'ailleurs ils n'avaient pris aucune part, valut aux Vaudois la liberté civile et religieuse pour laquelle ils avaient tant souffert. Un libre champ s'ouvrit aussitôt à leur industrie jusqu'alors entravée. De parias méprisés, de barbets haïs et tenus à l'écart, ils se trouvèrent subitement placés sur un pied d'égalité complète avec leurs persécuteurs.

Si les Français semblaient avoir à coeur de faire oublier leurs torts passés, les Vaudois de leur côté surent leur en témoigner leur reconnaissance. Au mois de mai 1799, trois cents blessés français venant de Cavour, et fuyant devant les Autrichiens et les Russes, arrivèrent sur des charrettes au village de Bobbi dans un état affreux de dénuement et de misère. Le pasteur de l'endroit subvient selon ses ressources aux besoins les plus pressants de ces malheureux. Un veau, vingt-cinq pains, du vin, tout ce que renferme son presbytère, leur est apporté par ses soins. Les paroissiens suppléent à ce qui manque, et quand les blessés sont bandés et restaurés, des centaines d'hommes les transportent en France, à bras ou sur leurs épaules, l'espace de dix lieues, par-dessus un col élevé, le long des précipices, au milieu des neiges, qui rendaient impossible la marche des bêtes de somme. Les Vaudois ne les quittèrent qu'après les avoir déposés en sûreté entre les mains de leurs compatriotes. Ce fait fut signalé à l'armée française dans un ordre du jour du général Suchet, qui en envoya un double au pasteur charitable ainsi qu'une lettre des plus flatteuses.

Cette action dévouée, jointe à la vigoureuse résistance que les Vaudois, fidèles à leurs serments, opposèrent jusqu'à la fin à l'envahissement des Austro-Russes, auraient attiré sur eux les plus grands malheurs, si Dieu ne leur eût envoyé, du fond de la Russie, le prince Bagration pour les protéger. À ceux qui demandaient à mettre tout à feu et à sang dans les Vallées, et accusaient les Vaudois de trahison, il répondit : « Ils sont sous la protection du maréchal (Souwarow); nous n'avons que faire de vos haines piémontaises. » Ces paroles, pleines de fermeté, coupèrent court à toutes les velléités de persécutions.

En 1800, Bonaparte, franchissant les Alpes à la tête d'une puissante armée, battit les Autrichiens et les Piémontais à Marengo. Le Piémont passa de nouveau sous la domination de la France, et les Vaudois jouirent immédiatement des privilèges qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir.

Ce retour à la liberté, qui rendit aux Vaudois l'égalité civile et leur permit de se livrer sans entraves au commerce et aux professions libérales, fut un bien assurément; mais il contribua sensiblement à l'affaiblissement de la foi et de la vie chrétienne. Le contact forcé avec les hommes de la Révolution et les zélateurs de l'impiété ne pouvait qu'être préjudiciable au maintien des pures doctrines évangéliques. Les intérêts terrestres primaient alors ceux du ciel. Tous les regards se portaient sur l'homme extraordinaire dont le nom remplissait l'Europe et le monde. Subjugués par son génie, les fils des Vaudois, soumis d'ailleurs à la conscription, coururent se ranger sous ses drapeaux, et dépensèrent à son service une vie que leurs aïeux, les martyrs, consacraient à la prospérité et à la défense de l'Église.

Moissonnés par la mort, dans les combats ou dans les hôpitaux, peu d'entre eux revirent leur patrie. Quelques-uns acquirent de la réputation et un nom dans l'armée. Le nom du colonel Olivet est populaire aux Vallées; son portrait lithographié orne toutes les chaumières.

Comme Napoléon se rendait à Milan pour mettre sur son front la couronne de fer de la République italienne dont il venait d'être nommé président, les Vaudois lui envoyèrent à Turin une députation qu'il reçut avec bienveillance.

-- Êtes-vous un des membres du clergé protestant de ce pays? dit-il à Peyran, qui portait la parole au nom de la Table vaudoise.

-- Oui, sire, et modérateur de l'Église vaudoise.

-- Êtes-vous schismatiques de l'Église romaine?

-- Non point schismatiques, mais séparés.

Puis l'Empereur, changeant soudain de conversation comme sous l'influence d'un souvenir subit, lui dit :

-- Vous avez eu des braves parmi vous ?

-- Oui, sire, le pasteur et colonel Arnaud, qui reconduisit nos aïeux dans leur patrie.

-- Vos montagnes sont les meilleurs défenseurs que vous puissiez avoir. César eut de la peine à traverser leurs défilés. La Glorieuse Rentrée d'Arnaud est-elle exacte ?

-- Oui, sire; mais nous croyons que notre peuple a été assisté par la Providence.

-- Depuis quand formez-vous une Église indépendante ?

-- Depuis Claude, évêque de Turin, vers l'an 820.

-- Quel traitement reçoit votre clergé ?

-- Nous n'avons maintenant aucun traitement fixe.

-- N'aviez-vous pas une pension de l'Angleterre ?

-- Oui, sire; les rois de la Grande-Bretagne ont toujours été nos protecteurs et nos bienfaiteurs jusques à récemment.

-- Comment cela?

-- La pension royale a été supprimée depuis que nous sommes les sujets de Votre Majesté.

-- Êtes-vous organisés ?

-- Non, sire.

-- Présentez un mémoire; envoyez-le à Paris, et vous aurez cette organisation immédiatement.

Napoléon tint parole. À peine de retour à Paris, il assimila les pasteurs vaudois au clergé de France et leur assura un traitement annuel de mille francs, qui les mit à l'abri du besoin [9].

La Restauration fut un événement désastreux pour les Vallées. Leurs demandes se résumaient à la liberté de conscience et de culte, à une existence politique analogue à celle des autres sujets du roi, à l'abolition de toutes les restrictions humiliantes mises autrefois à l'exercice de ces avantages, enfin à quelques voeux particuliers, tels que le salaire des pasteurs et une protection efficace contre le rapt des enfants vaudois.

C'était trop attendre d'une cour dominée par un clergé fanatique. Un des premiers actes présentés à la signature de Victor-Emmanuel, après son retour dans sa capitale, fut l'édit qui rétablissait les Vaudois sous l'empire de toutes les ordonnances restrictives en vigueur durant le règne de ses prédécesseurs. Après quinze ans d'une pleine jouissance des avantages de la liberté religieuse et de l'égalité politique, les « hommes des Vallées » se voyaient de nouveau traités en parias, et comme tels soumis au régime exceptionnel et arbitraire sous lequel leurs ancêtres avaient gémi pendant tant de siècles.

Notes:
  1. Arnaud, Histoire de la glorieuse rentrée des Vaudois dans les Vallées du Piémont. Il existe deux éditions de cet ouvrage : l'une très rare, de 1710, sans lieu d'impression, l'autre imprimée à Neufchâtel en 1845. Nos citations sont empruntées à cette dernière.
  2. Glorieuse Rentrée, p. 94 et 95.
  3. Muston, t. III, p. 115 et 116. Arnaud, La Glorieuse Rentrée, p. 119 et 120.
  4. Glorieuse Rentrée, p. 149 et 150.
  5. Arnaud faisait deux prédications le dimanche, une le jeudi, et la prière soir et matin, tous à genoux et la face en terre. » Glorieuse Rentrée, p. 150.
  6. Glorieuse Rentrée, p. 248.
  7. Glorieuse Rentrée, p. 248 et 250.
  8. Monastier, t. II, p. 162.
  9. Gilly, Narrative of an excursion to the mountains of Piedmont and Researches among the Vaudois, fourth edit., p. 31-32. Muston, t. Ill, p. 144-146.