Avant d'aborder cette nouvelle période de l'histoire de l'Église vaudoise, si importante à tant d'égards, il est bon de jeter un rapide coup d'oeil sur l'état matériel, intellectuel et religieux de ses membres au début du présent siècle.
La plupart des historiens modernes s'accordent à nous représenter cette époque comme une période de tiédeur et de décadence.
En effet, les fluctuations politiques, la propagation des principes révolutionnaires, le prestige du pouvoir militaire personnifié dans le héros du jour avaient exercé une influence profonde sur les moeurs des Vaudois, jusqu'alors étrangers aux rêves malsains de l'ambition. Il convient de mentionner, en outre, une circonstance qui leur fut peut-être encore plus préjudiciable. Dans l'impossibilité où ils se trouvaient de préparer eux-mêmes leurs jeunes gens au saint ministère, ils durent accepter les bourses que leur offraient généreusement les universités suisses et allemandes, où déjà l'enseignement théologique laissait beaucoup à désirer sous le rapport des doctrines. Il s'ensuivit que dans les Vallées, comme partout ailleurs, les vérités si simples de la Parole de Dieu furent supplantées par la philosophie de l'école, la vertu exaltée plus que l'oeuvre expiatoire du Christ, et les grands mots d'humanité, de justice et de raison, substitués aux fruits de l'Esprit et aux vertus essentiellement chrétiennes : la foi, l'espérance et la charité.
Mais, grâce à Dieu, si la jeunesse se laissait pour un temps séduire et emporter par le torrent des idées nouvelles, il se trouvait encore au sein des montagnes des pasteurs pour protester contre ces innovations, des pères et des mères pour conserver dans toute sa pureté le précieux dépôt de l'Évangile et inculquer à leurs enfants l'amour de la Bible, pour laquelle leurs ancêtres avaient tant souffert.
Pour ranimer ces ossements desséchés, Dieu se servit du ministère de Félix Neff, l'apôtre des Alpes. Mais il ne fit que traverser les Vallées du Piémont, et, portant ses pas plus haut, au sein des profondes retraites qu'avait habitées l'Église vaudoise dans les Alpes françaises, il se consacra tout entier à l'évangélisation de leurs incultes habitants [1].
À ce réveil de la vie religieuse correspondit, à l'étranger, un accroissement d'intérêt en faveur des Vallées. Le besoin d'un hôpital s'y faisait vivement sentir. Frappé des misères et des maux que le manque de secours et de soins médicaux laissait incurables, navré surtout de voir qu'aucun Vaudois n'était admis dans les maisons de santé sans y être obsédé d'instances au sujet de sa religion, le comte de Waldbourg-Truchsen, ambassadeur allemand à Turin, intéressa son auguste maître à la fondation de l'établissement désiré. Par ses soins, des collectes furent organisées en Prusse, en Angleterre, en Hollande, en Suisse, en France, dans toute l'Allemagne protestante, et les fonds recueillis furent assez abondants pour qu'on pût doter deux hôpitaux au lieu d'un : l'un à La Tour pour la vallée de Luserne, l'autre au Pomaret pour les deux autres vallées.
À la même époque, le Rév. Dr Gilly ayant attiré l'attention du public anglais sur les Vallées vaudoises par le récit du voyage qu'il y avait fait en 1823 [2], devint pour ainsi dire le fondateur du collège de la Sainte-Trinité, qui fut bientôt établi à La Tour.
Une annexe de cet établissement ne tarda pas à se former au Pomaret, par les soins du colonel Beckwith. C'est à ce dernier que l'on doit l'érection ou l'agrandissement d'une centaine d'écoles dans les Vallées, et le développement de l'instruction primaire jusque dans les hameaux les plus reculés de ce pays.
Des marques aussi visibles de l'intérêt accordé aux Vallées par les protestants de l'Europe ne pouvaient manquer de porter ombrage au clergé qui, pour faire pièce aux Vaudois, se mit à bâtir, aux portes mêmes de La Tour, un établissement missionnaire pour huit pères, sous le nom de Prieuré de la sacrée religion et de l'Ordre de Saint-Maurice et de Saint-Lazare.
Le peuple des Vallées craignait avec raison que, cette fois encore, la présence des moines ne fût le signal de nouvelles mesures de rigueur. L'anxiété s'accrut lorsqu'on apprit que Charles-Albert assisterait à la dédicace du temple neuf, et que des ordres étaient donnés pour recevoir les troupes destinées à sa garde. On les attendait, quand le bruit se répand que le duc s'y est opposé en disant : « Je n'ai pas besoin de garde au milieu des Vaudois. »
Cette bonne nouvelle dissipa les sombres pensées amoncelées dans bien des coeurs. Tous les hommes valides de la vallée de Luserne, d'Angrogne et de Prarustin, sous les armes, formèrent la haie pour le passage du roi qui, au milieu d'un silence solennel, se rendit au nouveau temple romain, faire ses dévotions. Pendant ce temps, les milices vaudoises se portèrent sur la route de Luserne et accueillirent à son retour Charles-Albert par mille cris de joie.
Le roi, ému d'une réception si cordiale, se plaça sur le seuil de la porte du palais de Luserne et fit défiler en parade les compagnies selon leurs communes et avec leurs drapeaux. Il salua chaque étendard, et chacun put voir un sourire bienveillant errer sur ses lèvres, alors même qu'un porte-enseigne, non content d'incliner sa bannière devant son souverain, le saluait encore en tirant son chapeau.
La Table, ou direction vaudoise, se présenta à son tour à l'audience et remporta le souvenir d'une réception distinguée. Charles-Albert, tout entier au peuple des Vallées, refusa d'admettre aucune autre députation. Et quand, après avoir remis au syndic de La Tour un don généreux pour les pauvres des deux communions, il reprit, à la nuit, le chemin de Turin, il vit de loin la ville illuminée et les noires montagnes qui l'entouraient couvertes de feux de joie, comme pour éclairer aussi loin que possible le départ d'un prince qui avait su gagner le coeur de ses sujets.
« Je n'oublierai jamais, » dit Charles-Albert, « ces témoignages d'affection qui m'ont montré, dans le coeur des Vaudois, le même dévouement au trône de Savoie, pour lequel leurs ancêtres se sont jadis signalés. » Et il fit élever à l'entrée du bourg de La Tour une fontaine en marbre avec cette inscription : « Il re Carlo Alberto, al popolo che l'accoglieva con tanto affetto. 1845 [3]. »
Tous les Italiens éclairés que n'aveuglait point l'esprit de secte applaudirent à ces témoignages de la faveur royale. Deux ans plus tard, le marquis d'Azeglio, qui fut ensuite ministre, se mit à la tête des signataires d'une pétition, dans le but d'obtenir l'émancipation civile, des Vaudois et des juifs du royaume.
La même année, dans un banquet patriotique donné à Pignerol, l'avocat Audifredi ne craignait pas de faire entendre les paroles suivantes : « Au pied de ces montagnes qui nous dominent, vingt mille de nos frères sont privés des droits de citoyens, et cependant ils sont instruits, laborieux, forts de bras et de coeur autant que tous les autres Italiens. C'est à nous qu'il appartient d'élever la voix en leur faveur; à nous, leurs plus proches frères, de demander que la patrie soit pour eux une mère et non une marâtre; à nous de crier les premiers : Vive l'émancipation des Vaudois ! » Toute l'assemblée répéta avec enthousiasme ce cri d'affranchissement et de fraternité.
Enfin, le 17 février 1848 parut l'édit d'émancipation, garantissant aux Vaudois l'égalité civile et la liberté de conscience.
À peine ce décret eut-il été connu dans les Vallées qu'il y excita un enthousiasme universel.
« À La Tour, » dit une lettre de l'époque [4], « il y eut une illumination générale. On s'est rendu au temple des Coppiers, où M. le pasteur Meille a célébré le service divin et prononcé, d'abondance, un discours extrêmement touchant.
» Plusieurs jeunes gens s'étaient exercés à chanter en choeur des cantiques d'actions de grâces; leur voix se fit alors entendre, et cette musique, ce service religieux, les bannières qui remplissaient le temple, le recueillement des auditeurs, augmentaient l'émotion de chacun.
» À Pignerol aussi, dès qu'on eut appris la nouvelle de l'émancipation des Vaudois, ceux d'entre eux qui y étaient établis demandèrent au commandant la permission d'illuminer leurs demeures : ce qui leur fut accordé. La même autorisation fut offerte aux catholiques, et le soir toute la ville était illuminée sans exception d'aucun quartier.
» À Saint-Jean, le presbytère se faisait remarquer par sa brillante illumination. Mais tout cela n'était rien en comparaison de ce qui se passait à Turin.
» On avait annoncé pour le 28 février une fête nationale, où toutes les provinces du Piémont devaient avoir leurs représentants pour célébrer l'établissement de la Constitution.
» Dès le 27, la députation vaudoise s'était mise en marche. On criait sur son passage : Vivent nos frères vaudois ! vive la liberté de conscience. Le lendemain matin, toute cette troupe, s'étant réunie sur l'esplanade de Porte-Neuve, organisa le cortège qu'elle devait former. Il était précédé par un groupe de jeunes filles vêtues de blanc, ornées de ceintures bleues et portant chacune une petite bannière à la main. Plus de six cents personnes venaient ensuite, ayant à leur tête un magnifique étendard en velours, sur lequel les armes royales avaient été brodées en argent avec cette simple inscription : 'A Carlo Alberto i Valdesi riconoscenti.'
» Les acclamations les plus vives accueillirent les Vaudois dans les rues de Turin. Les mouchoirs s'agitaient aux fenêtres, les fleurs pleuvaient du haut des balcons sur les jeunes filles qui marchaient devant eux. -- Evviva i fratelli Valdesi ! evviva l'emancipazione dei Valdesi ! criait-on de tous côtés.
» Enfin, lorsqu'il fut question d'organiser la série de toutes les députations qui devaient défiler devant le palais de Sa Majesté, les commissaires de la fête assignèrent aux Vaudois la première place. « Ils ont été assez longtemps les derniers, » dirent-ils, « il est juste qu'aujourd'hui ils soient les premiers.
» Qui aurait dit que nous verrions tout cela ? qui aurait dit que sur cette même place du château où s'élevèrent jadis tant de bûchers pour nos martyrs, où la foule se pressait alors pour contempler leur supplice, qui aurait dit qu'une telle affluence accueillerait aujourd'hui les Vaudois avec tant de cris d'amour et de fraternité ?
» Ah ! c'est Dieu qui a fait toutes ces choses ! À lui soient la gloire et les actions de grâce ! Puisse-t-il bénir à jamais notre belle patrie ! »
Charles-Albert abdiqua, en 1849, en faveur de son fils Victor-Emmanuel, et mourut l'année suivante. Son successeur tint loyalement les promesses faites aux Vaudois, et en maintes occasions leur donna des témoignages publics de son affection. Quand la fatale fièvre qui devait l'emporter le saisit, les Vallées prirent le deuil, car elles perdaient en lui un protecteur et un ami.
À son avènement au trône, le roi Humbert a solennellement juré de maintenir la constitution et, jusqu'à ce jour, il est demeuré fidèle à son serment.
Notes: